12, 13, 14, 15, 16 : de la porte Dorée aux quartiers cousus d’or

12e (Bercy-Daumesnil)

Qu’il est loin, le temps Jules Bénuchot arpentait les allées du village vinicole de Bercy !

Il aimait y traîner avec Lucette. Ils allaient boire un verre dans un troquet de la place Lachambeaudie puis rejoignaient la rue Coriolis, où Lucette avait ses habitudes dans une mercerie qui fermera ses portes le jour où les pelleteuses commencèrent à démolir la cité du pinard.

Photo Robert Doisneau, 1974
Photo Jean-Claude Claeys

Rue Coriolis. Si vous empruntez cet escalier qui mène au square Jean-Morin (métro Dugommier), faites bien attention où vous mettez les pieds. Parfois, des dormeuses s’y égarent…

En juin 2015, la caserne de Reuilly, qui occupe le triangle Reuilly-Diderot-Chaligny, juste en face l’hôpital Saint-Antoine, désaffectée depuis dix ans, offrait l’hospitalité à 20 street-artistes lors de l’évènement-performance Face au mur. Exposition éphémère, les fresques étant appelées à disparaître en même temps que la caserne, et que Miss Acacia a eu la bonne idée de conserver.

Pour passer du 12e au 13e arrondissement, et de la rive droite à la rive gauche, six ponts sont à votre disposition : National, Tolbiac, Bercy, Charles de Gaulle, Austerlitz. À moins d’emprunter la passerelle Simone de Beauvoir, qui relie les jardins de Bercy au parvis de la Bibliothèque nationale de France…

13e (Austerlitz-Place d’Italie)

Même taux de pollution, même bruit assourdissant des bagnoles, mêmes passants rivés à leur téléphone portable. Mais les vieux briscards parisiens vous le diront – et l’on vous remerciera de ne pas les contredire – : la rive droite et la rive gauche, ça n’a rien à voir !

La rue Watt en 1984. Photo Studio Sudor

La rue Watt est l’une des artères les plus singulières de Paris. Camouflée en partie sous les voies ferrées de la gare d’Austerlitz, elle fut d’abord nommée rue de la Joyeuse, avant d’être rebaptisée rue de la Croix-Jarry, du nom d’un quidam qui y fut occis, et dont la sépulture fut ornée d’une croix.

Serge Reggiani dans Le Doulos, de Jean-Pierre Melville

….Cliquez ici, et vous pourrez écouter la chanson de Boris Vian, interprétée par Philippe Clay, histoire de vous consoler de la triste transformation de la rue Watt dans les années 2010, lors des grands travaux d’aménagement de la ZAC Paris Rive Gauche, qui suivirent la construction de la BNF.

La rue Watt en 2017

Mais au fait, ce petit café rouge, tout au bout de la rue Watt, quai de la Gare, sur lequel j’écrivis jadis un poème en prose, par quoi a-t-il été remplacé ? Pour en avoir le cœur net, je suis allé voir…
….Rue Watt, la seule rue de Paname où personne n’habite ni ne passe. Ce jour-là, une passante se trouvait là. Une seule. Elle m’attendait.

Les pieds de Valérie, marcheuse peu économe de ses watts

….Valérie vit dans le quartier depuis quarante ans. Elle n’aime pas qu’on prenne son visage en photo. Les pieds, ça ne la dérange pas. Elle n’a pas de mots assez forts pour qualifier la façon dont la ville de Paris a bazardé l’esprit de la rue Watt.

Un bouquet de bleuets…
pour rendre hommage au soldat du feu Baudry

 

 

 

 

 

….Nous voilà arrivés tout au bout, quai de la Gare. Le temps de se retourner, et… À la place du petit café rouge…

Les travaux évoqués plus haut virent la disparition des Grands moulins de Paris et l’aménagement des anciens entrepôts frigorifiques – devenus friche industrielle lorsque les Halles du ventre de Paris furent reléguées à Rungis –, en ateliers d’artistes, situés au 9 de la rue des Frigos.

Ceci n’est pas un accélérateur de particules.
« Mais quel bon vent vous amène ici, Alfred ? »

….Sur son très beau blog Vin & Co, Jacques Berthomeau rappelle que c’est de ce bâtiment, situé au 3, quai Panhard-et-Levassor, et devenu l’École nationale d’architecture, que partaient les tubes pneumatiques bleus de la SUDAC (Société urbaine d’air comprimé), créée en 1879 par Victor Popp. Jusqu’en 1984, les pneumatiques desservirent les 130 bureaux de poste parisiens, sur un réseau de 467 kilomètres. À présent, les bureaux de poste ferment, et les PTT vous invitent à retirer votre courrier au Franprix du coin !

Depuis 2009, le 13e propose aux passants un parcours de 50 fresques géantes peintes par 22 artistes de multiples nationalités. Le détail de l’opération Street-art 13, initiée par la galerie Itinerrance, en partenariat avec la mairie du 13e, est ici. Voici quelques-unes des ces œuvres, dont beaucoup sont visibles du métro aérien Étoile-Nation (ligne 6).

Inti
Ethos
Alapinta
Jana & Js
« Étreinte et lutte », Conor Harrington

… Zabou, artiste de street-art installée à Londres, a peint à Chypre, New York, Berlin. Mais aussi dans le 13e arrondissement.

De la Butte-aux-Cailles à la rue de l’Espérance, en passant par la rue Godefroy, proche de la place d’Italie, où a été réalisée cette fresque de 30 mètres, Les avions de papier.

De l’autre côté du boulevard de l’Hôpital, rue Pirandello, ce dessin fossilisé de Nemo, avec son fameux homme au parapluie, nous renvoie aux origines de L’esprit Bénuchot, rue du Chat-qui-Pêche.

En remontant un peu le temps…

Généralement, les fresques murales – y compris les plus magnifiques – sont salopées par des tags. Voici un contre-exemple fort intéressant, et plutôt rare, où trois artistes se sont relayés au chevet d’une œuvre en trois temps.
….D’abord, ce matelot, que l’on doit à l’artiste Levalet, guettant à la proue de sa barque.

Levalet

Pendant qu’il a le dos tourné, une naïade en profite pour embarquer.

Nadège Lauvergne

Mais les deux passagers vont être happés par la fameuse pieuvre géante du bien nommé Kraken !

Kraken

Et aujourd’hui, vendredi 13 octobre 2017, tout a été effacé !

Mais quel imbécile a osé ?!?

….Tandis que plus loin, le passe-muraille de Seth se repose…….

Seth, rue Alphand

….… ou bien joue avec ses invités.

Seth + Princesse Pépète

14e (Montparnasse-Porte d’Orléans)

Bourgeois à l’est, le 14e arrondissement, où j’ai vécu huit ans, redevient populaire au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la place Denfert-Rochereau vers la porte d’Orléans, empruntant l’avenue du Général-Leclerc, l’une des artères les plus bruyantes et les plus polluées de Paris, dont la circulation automobile sera bientôt réduite.

….Dans Cléo de 5 à 7, le merveilleux film d’Agnès Varda (1962), que l’on peut croiser rue Daguerre où elle habite toujours, Corinne Marchand traverse la place Denfert-Rochereau, au cours de deux heures de déambulation dans le 13e et le 14e, attendant avec anxiété des résultats d’analyses médicales qui la feront rire ou pleurer.

….C’est aussi place Denfert-Rochereau, devant les Catacombes, que Jean-Paul Belmondo, sortant de chez sa mère, s’engouffra un jour dans un taxi. Nous ne sommes pas ici dans un film, mais dans la réalité, et le taxi est conduit par Jules Bénuchot.

Derrière cette porte du 26, rue de la Tombe-Issoire se trouve l’entrée de l’ancienne ferme de Montsouris, la dernière ferme parisienne, à l’abandon depuis 30 ans, avant que la ville de Paris ne la vende à des promoteurs. La grange, construite sur les carrières de Port-Mahon, devrait être rénovée.

Plus bas encore, à l’angle de la rue d’Alésia, le géant Isoré, qui détroussait jadis les voyageurs sur la route d’Orléans (et de Compostelle) aux portes de Paris et fut décapité par Guillaume d’Orange, veille sur les enfants de l’école maternelle. Le monstre, si lourd qu’on dut l’enterrer dans le quartier, donna son nom à la rue de la Tombe-Issoire.

« Le géant Isoré », Corinne Béoust (2006)

Un midi d’octobre 2013, au café Chez Mamouti (hélas disparu), je retrouvai quelques amis rencontrés dans une abbaye bretonne lors d’une retraite existentielle (sans ajout de chuchen).

De dr. à g. : Dominique, Marie-Thérèse, Emmanuel, sacristain de St-Dominique, Jeanine, Francine et Bibi
Église Saint-Dominique, rue de la Tombe-Issoire

….Le fil de la conversation dériva sur le quartier, et il fut décrété à l’unanimité que, si l’église Saint-Dominique était la plus byzantine de Paris, la station Saint-Jacques, avec ses faïences extérieures, sa verrière recouvrant les murs de pierre blanche tout au long des quais, la passerelle piétonne qui la surmonte côté Glacière, était la plus chic du métropolitain.

Qui donc envoya cette carte postale ? Qui la reçut ? Qui prit cette photographie ?

Cela ne se voit pas sur le cliché, mais la statue du physicien et astronome François Arago, boulevard Arago, en face du jardin public de l’Observatoire, ne comporte que son socle, le bronze ayant été fondu par les Allemands en 1942.

….Une nouvelle statue d’Arago a été inaugurée le 2 octobre 2017, dans les jardins de l’Observatoire de Paris, que l’illustre homme dirigea de 1843 jusqu’à sa mort en 1853. Contrairement à ce que pourrait laisser croire le cliché, la statue, que l’on doit à un artiste belge, a bel et bien été achevée !

Arago, par Charles Steuben (1832)                                                          et par Wim Delvoye (2017)

….Le Gaumont Alésia, détruit et reconstruit en 2015, ressemble à ces centres commerciaux sinistres et clinquants dont on se demande comment ils font pour ne pas désespérer le chaland. On ne vous fera pas l’injure de reproduire un cliché de ce bâtiment si laid (au dedans comme au dehors) qu’il en écorche les yeux, et dont l’architecte assure sans rire que le spectateur aura l’impression de rentrer dans l’image quand il rentrera dans le complexe.

Ancêtre du Gaumont Alésia, le Montrouge Palace (1925). Collection Jean-Paul Machuré

….Quant au Gaumont Mistral, de l’autre côté de l’avenue, qui me vit m’infliger lors de ma dernière visite 26 minutes de l’insupportable bouillie hystérique sur écran confetti Momie, du petit génie autoproclamé Xavier Dolan, il a, comme de bien entendu, été sacrifié sur l’autel de la rentabilité.


Faisons à présent halte dans la très champêtre rue des Thermopyles, reliant la rue Didot et la rue Raymond-Losserand. Le typographe et le résistant.

  • Un kolor distinto
  • Un kolor distinto


….Pour en savoir davantage sur ces autruches, venez donc jouer au jeu de l’écoute providentielle en cliquant ici (inutile de prendre un parapluie, vous n’avez pas à sortir du site).

….Sur le parvis de la gare Montparnasse, cet homme sans tête…

….A-t-il vraiment perdu la tête ? Dort-il ? Est-il toujours vivant, trois ans après avoir été… immortalisé sur cette photographie ? A-t-il rejoint, comme Lidya, square Denfert-Rochereau, la triste cohorte des morts de la rue ?

15e (La Motte-Piquet-Grenelle)

Et nous voilà dans le plus grand arrondissement parisien, célèbre – entre autres choses – pour son fameux bâtiment des Objets trouvés, rue des Morillons. Jules Bénuchot s’y rendit à plusieurs reprises, pour déposer des objets oubliés dans son taxi, notamment une valise dans laquelle se trouvait… une robe de mariée !

 De la robe de mariée à la tapisserie, il n’y a qu’un pas, que nous franchirons allègrement grâce à Mme Henriette Trejtnar, qui tint boutique plusieurs décennies durant au 43, boulevard Pasteur, et fut la tapissière du président René Coty. Même si elle a depuis fort longtemps pris sa retraite, on peut la retrouver tous les après-midi dans son échoppe, où elle attend le chaland improbable.

Une fois par semaine, elle prend un cordial avec ses amies Odile, Jeanine, Berthe (la sœurette), Martine, Renée, Mme Burguière. L’une d’elles a perdu la tête mais la pudeur l’empêchera de préciser laquelle. Tous les midis, elle déjeune dans cette brasserie à l’angle du boulevard Pasteur et de la rue Falguière, où elle a son rond de serviette et un bon coup de fourchette.

Les rues du 15e arrondissement n’ayant pas encore été explorées par l’esprit bénuchot, nous vous remercions de bien vouloir attendre le printemps 2018 pour poursuivre le voyage. Merci de votre compréhension.

16e (Auteuil-Trocadéro)

Malgré son port altier quelque peu aristocrate, Jules Bénuchot ne s’est guère aventuré dans les beaux quartiers à l’ouest de Paris. À l’exception des quatre années où son métier de taxi le conduisit à charger les belles dames désœuvrées d’Auteuil à Passy, en passant par La Muette et Neuilly.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine.
….Léo Ferré, qui interpréta magnifiquement le poème d’Apollinaire, chanta également, dans Paris, je ne t’aime plus, la mélancolie d’un Paris « en crêpe de chine, comme un chagrin d’asphalte ».

François Béranger, dans sa très longue et belle chanson Paris lumière, en donna, vingt ans avant la tyrannie des particules fines, des moteurs diesel, des canicules urbaines et du bruit effroyable des bagnoles, une vision beaucoup plus noire, étonnamment visionnaire.

 

 

 

 

 

Le rapport avec le 16e arrondissement ?
….Aucun. Si ce n’est, peut-être, que les nantis des beaux quartiers ne sont pas parmi les premiers à laisser leur voiture au garage, histoire d’atténuer la pollution, et s’opposent avec véhémence à l’arrivée d’un centre d’’accueil pour les migrants réchappés de la noyade en Méditerranée. Et l’on n’est pas sûr qu’il s’agisse là d’un quelconque syndrome du zouave du pont de l’Alma aux pieds souvent dans l’eau…

À suivre :