17, 18, 19, 20 : des Batignolles au Père Lachaise

17e (Batignolles-Monceau)

….Arrondissement-tampon entre le rupin 16e et le populo 18e, le 17e a subi bien des métamorphoses depuis ce plan de 1946. Dernière en date : l’arrivée du binôme palais de Justice-PJ. La maison Poulaga du 36, quai des Orfèvres migrant au 36, rue du Bastion, dans un nouveau quartier créé sur les anciennes friches de la SNCF, entre le boulevard Berthier et le périphérique.

….À l’emplacement de l’actuel palais des Congrès, porte Maillot, se tenait le Luna Park, inauguré en 1905 et qui fermera en 1946. Pour 1 franc, vous aviez droit à une attraction, sauf le vendredi, où l’entrée était plus chère, et réservée aux gens de la bonne société !

18e (Montmartre-La Chapelle)

….« Les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux », chantait Cora Vaucaire. Voilà pourquoi on ne saurait trop vous conseiller, pour arriver là-haut, de prendre la rue Lepic, qui serpente jusqu’à la place du Tertre.

….Comme ces tacots qui s’élancent, chaque automne, dans la fameuse course de côte au ralenti de Montmartre, lancée en 1924 par Pierre Labric, maire de la commune libre de Montmartre, et dont le départ est donné au 42, rue Lepic, devant le restaurant La Pomponnette.

L’amour court les rues…                                                                  … parfois, ça déchire !

Rue Durantin

….Le sculpteur Guillaume Coustou (1678-1746), s’il n’eut pas la postérité de son confrère et voisin de cadastre Jean-Baptiste Pigalle, donna son nom à la rue Coustou, où l’on trouve de tout : pin-up défraîchies, danseuses émiettées, prothèses de sourcils, cuisine africaine…

….Et au coin de la rue, une concierge incorruptible, dont on sent bien qu’il pourrait être risqué de lui gratouiller le menton, bien que la menace d’un chien méchant se manifestât sous la forme d’un gros chat somnolant sur un édredon.

Place des Abbesses. Le mur des « je t’aime »
Conditionnel de l’amour

….Quand je les ai vues débouler au coin de la rue des Abbesses, j’étais sûr qu’elles iraient au Lux bar. Et que croyez-vous qu’il se passa ?

….La rue Robert-Planquette fut longtemps associée pour moi à la revue libertaire La Rue, créée en 1968 sous l’impulsion de Maurice Joyeux (1910-1991) et éditée par le groupe Louise Michel de la Fédération anarchiste, et à la bibliothèque du même nom, où j’eus le plaisir d’être invité il y a quelques années.

….Devant l’entrée du 8 à Huit, à l’angle de la rue Lepic, un chien attend sa maîtresse, qui m’avouera l’avoir trouvé dans une rue de Buenos Aires, en Argentine. Il avait deux mois, pesait à peine plus lourd qu’une poignée de noix et hérita du nom de Kirikitu ; depuis c’est un amour.

Passons outre la folklorique place du Tertre et ses peintres pour grimper tout en haut de la butte, et son hideux monument construit pour « expier les crimes de la Commune de Paris », qu’un mystérieux individu agissant sous le nom inquiétant de Docteur Muller, tenta d’incendier. On dit que l’homme, arrêté par la maréchaussée, s’écria : « Vengeons saint Denis, saint Éleuthère, saint Rustique et Louise Michel ! », avant de sortir de sa poche un lapin bleu qu’il jeta à la face d’un gardien de la paix.

..  Cet individu effectue par ailleurs un recensement méticuleux des faits divers dans le 18e, au début du siècle, dans le fanzine C’est arrivé près d’ici, disponible dans les débits de boisson du quartier.

Le Docteur Muller posant devant son cabinet de curiosités

….Cent après l’atroce carnage des Versaillais, en 1971, Ernest Pignon-Ernest, rendit hommage aux victimes du sinistre Thiers, avec ces sérigraphies qui furent collées dans de nombreuses villes, en France et en Europe.

Ernest Pignon-Ernest, « Les gisants de la Commune de Paris », 1971
Sortie du métro Lamarck. Il pleut à verse. Tout est glissant. Même le temps semble s’embourber. Et je n’aurais jamais dû me lever ce jour-là pour aller à ce rendez-vous…

….Rue des Fillettes, non loin de Marx-Dormoy, à l’est.
….Dans ce square, je vis un jour filer une petite souris qui s’arrêta dans sa course, me fixa d’un air éberlué, comme si mon visage lui disait quelque chose ! C’est alors qu’elle réalisa que je déchiffrais ses pensées et prit la poudre d’escampette, comme abasourdie par l’invraisemblable nouvelle…

….Et voici le quartier de la Chapelle envahi d’étals où des immigrés vendent des bouts de chandelle pour trois fois rien ; la rue Pajol, son temple bouddhiste et sa halle aux réfugiés africains expulsés par la police, à coups de matraque et de gaz lacrymogènes, comme s’il s’agissait d’émeutiers.

Gazage de réfugiés à la française

….Comme je prenais cette photo, une jeune femme à bicyclette poussa la porte cochère à droite du portail pour rentrer chez elle. De retour deux heures plus tard, je la vis ressortir, poussant la même bicyclette. Il me sembla qu’elle avait embelli entretemps. Je n’ai pas osé appuyer sur le déclic, ce qui n’était guère bénuchot, j’en conviens.

….Plus loin encore, la rue Riquet, qui prend sa source entre les voies de la gare du Nord et celles de la gare de l’Est, qu’elle enjambe gaillardement – le pont Riquet et ses superbes fresques –, avant de passer le relais à l’arrondissement voisin.

– Maman, c’est qui, le monsieur ? – Mohamed Ali, un boxeur. – Champion du monde ? – Oui, mon chéri…

Avant de quitter le pont Riquet, et de nous engouffrer dans la rue d’Aubervilliers (autrefois rue des Vertus) pour admirer la fresque de 493 mètres, Rosa Parks fait le mur

… n’oubliez pas de saluer Vincent, vous pouvez vous approcher sans crainte, il est peu probable qu’il fasse usage de son coupe-chou.

P.BOY, 2015

19e (Buttes-Chaumont-Villette)

….À la Villette, autrefois, comme le chantait Dutronc, tandis que les boulangers faisaient des bâtards, on tranchait le lard.

….Le sang de bêtes coulait à flots. Des cris, des odeurs épouvantables, des gueulantes de bouchers. Le bitume sentait chaud la tripe et le sang, et la mort suintait jusque dans les yeux des passants.

Les abattoirs de la Villette en 1965. Ils fermeront en 1974.

….Qu’il est loin, le quartier pouilleux où il ne faisait pas bon traîner, dans les films noirs d’après-guerre et dans le Stalingrad-sur-Crack des années 2000 !

….À présent, les couteaux sont rangés, les seringues ne traînent plus, et l’on y célèbre la musique, les sciences, les arts, le cinéma. Sur les berges des canaux, le quartier s’est « gentrifié », comme on dit (« embourgeoisé » serait plus juste, mais aussi plus ringard). Tout autour, c’est toujours un Paris populeux, riche de ses couleurs de peau. Ce n’est pas par hasard que Stalingrad est devenu le point de ralliement des Africains rescapés de la mort méditerranée.
….À moins que la raison fût tout autre ?

Rue d’Aubervilliers, 1er juin 2016. (Notons l’ironie quelque peu déplacée de l’injonction figurant sur les bacs à poubelles, à destination de gens n’emportant avec eux que le plus strict indispensable.)

….Les Pompes Funèbres de la ville de Paris, édifiées en 1874 au 104 rue des Vertus (devenue depuis rue d’Aubervilliers), à l’emplacement de l’abattoir Villette-Popincourt, se sont transformées en un endroit polyculturel (restaurant, librairie, danse, ji-gong, taï-chi, hip-hop, marché bio, pizza), où même la boutique Emaüs vous a des allures de chic : dans les soutes du majestueux paquebot 104, toutes les pratiques sont possibles, ou presque.
….Et tous les paradoxes…

Ceci n’est pas le 104. Et pourtant, c’est une 104 !
Ceci n’est pas une 104. Et pourtant, c’est le 104 !
Ceci n’est pas le numéro du 104. Et pourtant, c’est au 104 !
Ceci se passe il y a… 104 ans ! Au 104. Mais ce n’est pas encore le 104…

En 2017, collusion des ciments Lafarge avec Daech oblige, l’opération Paris Plages migrait des berges de la Seine à celles du canal Saint-Martin, et le dance-floor se substituait au sable fin. Piscine en eau vive, bal-musette, jeux pour les enfants, navigation en eau douce. Ne manquait plus au tableau que Jacques Chirac en maillot de bain plongeant enfin dans les eaux salubres du fleuve…

….Parfois, une femme-Jedi vient semer le trouble dans les eaux. Et puis repart, au bras de son époux en chemisette. Qui peut dire ce qu’elle a ressenti en croisant son reflet de suaire dans l’eau ?

Contrôle d’identité au faciès à la française

Plus loin, du côté de Crimée à Jaurès, de l’avenue de Flandre à Stalingrad, des gens épuisés, haves et maigres tirent dans leur sillage le fil d’une vie en boubou, en djellaba, en wax, en gandoura des savanes, en capuche d’Abyssinie, dans une capitale où se sont amarrés, l’espace de quelques mois, des régiments de réfugiés ayant bravé la mort Méditerranée pour apprendre le français sur le flanc gauche de la rotonde de Claude-Nicolas Ledoux, transformée en café-restaurant branché…

… avant d’être expédiés dans des ailleurs rudes, où des vents froids balaieront leurs illusions d’apatrides déboussolés par certaines coutumes européennes, pas toujours conformes à leurs espérances.

Quai de l’Oise

Le pont levant, rue de Crimée, et l’église Saint-Jacques Saint-Christophe
Quel est la probabilité pour que cet homme soit le fils d’un marin-pêcheur ?

Quai de la Marne

Mais où sont passées les deux autres mains ?

….Plus haut, quai de la Seine et sur le canal de l’Ourcq, la péniche Anako et la péniche Cinéma, amarrées depuis dix ans, résistent contre vents et marées à des diktats municipaux bassement commerciaux, où le mieux-offrant des entrepreneurs de spectacles l’emporte sur le mieux-disant des spectacles gratuits.

….À coups de gueule et de pétitions, ils ont fini, sinon par gagner, du moins par donner de l’écho à leur combat, et à obtenir le droit de participer à un appel d’offres qui leur laissera – peut-être – un peu de sursis.

Rue Riquet
Rue Belliot, on achève bien les chevaux
Rue de Tanger
Stationnement interdit sous peine d’enlèvement

….Avenue de Flandre (dont certains immeubles sont parmi les plus laids de Paris), le street-art a envahi les camions stationnés sur la contre-allée. Truck-art ? Camions bariolés ? Asseyez-vous sur ce banc à côté de ce monsieur et admirez le résultat dans ce diaporama…


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Cet homme perdu a-t-il retrouvé les siens ? À cette question bénuchote, il est quasi-impossible de répondre…

Avant de quitter le 19e pour le 20e, nous vous offrons une balade dans la plus longue fresque de street-art jamais réalisée à Paris.
Du pont de la rue Riquet, que vous avez pu visiter plus haut, au carrefour qui mène à la jonction avec la rue de Crimée, avant de s’en aller vers la dernière station du métropolitain parisien : la gare RER Rosa Parks, inaugurée en 2015, 493 mètres de murs peinturlurés…

….Rosa Parks fait le mur : c’est ici. On entre sans frapper. (Libre à vous, bien sûr, de visiter le 20e arrondissement auparavant.)

20e (Ménilmontant-Père Lachaise)

 

Rue Pelleport. Aurélia Delacroix, avec Priscilla Lochet, Elie Mauvezin, Sarah Chevalier et Môm Pellepot

.….Métro Télégraphe.
….C’est de ces hauteurs que Chiappe expérimenta le premier télégraphe, pendant le siège de Paris par les Prussiens, qui précéda la Commune, dont il sera question un peu plus tard.
Délaissons pour une fois le célèbrissime Père Lachaise, qui occupe 1/15e de la surface du 20e arrondissement, pour flâner dans le minuscule cimetière de Belleville, où je mis pour la première les pieds (pas devant !) il y a peu, et dont le plus illustre des hôtes est Léon Gaumont.

….La tombe la plus surprenante est celle de Jules Caillaux. Pas tant d’un point de vue architectural qu’à cause de sa mystérieuse plaque : L’Assistance paternelle des fleurs et plumes à son bienfaiteur Jules Caillaux. Ce patronage fut fondé par la Chambre syndicale des fleurs et plumes « afin de diriger les jeunes filles vers l’industrie florale », à l’époque (1892) où celle-ci manquait d’apprenties.

Si l’on nous permet cette digression, ajoutons qu’on ne saurait confondre Jules Caillaux avec le Sarthois Joseph Caillaux, disciple de Waldeck Rousseau, ministre de Clemenceau, personnage oublié de la République, qui fut pourtant l’un des premiers promoteurs de l’impôt sur le revenu, et dont l’épouse Henriette dut laver l’honneur à la suite d’une abominable campagne de calomnie du Figaro qui coûta la vie à son directeur, l’infâme Calmette, et devint une affaire judiciaire hors-normes.

Joseph Caillaux (1863-1944) enterré au cimetière de Mamers (Sarthe) n’a rien à faire dans cette chronique. Ce site est-il vraiment tenu ? La question mérite d’être posée.
En plein Paris, un terrain de pétanque grand comme deux cours de tennis qui échappe aux promoteurs immobiliers, c’est encore possible ?

….À Ménilmontant. Demain, c’est loin !

….L’église Notre-Dame-de-la-Croix, perchée sur son promontoire d’escaliers dominant la place, en impose.

Construite au XIXe siècle pour combler le manque criant de lieux de culte dans ce quartier de Paris, cette église fut l’un des ultimes refuges des communards avant le grand massacre qui vit les derniers fédérés, retranchés au cimetière du Père-Lachaise, exterminés le 27 mai 1871, à la fin de la Semaine sanglante qui mit un terme à la Commune de Paris (30.000 morts).

Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux, Le massacre du Père Lachaise

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….Rue des Maronites. Mais qu’aurait donc pensé Jules Bénuchot à la vue de cette magnifique fresque dynamitée par des graph’ aussi furieux que ravageurs ?


Rue des Maronites, le moyen le plus efficace pour voir un fantôme est encore de s’asseoir à la terrasse du Petit Balcon. Le reste est une question de patience.
Rue de Ménilmontant, Nemo
Les réparateurs de motocyclette
Boulevard de Ménilmontant

Armoire à feu, boulevard de Bellevile
Rue du Retrait. Mister Pee
Rue Jean-Baptiste Dumay, Hobz & Rétro

….Et nous voilà à Belleville, rue Dénoyez, la rue de Paris la plus féconde en street-art, où l’on est à peu près certain de faire une rencontre sympathique…
….Ce jour-là, les rappeurs de la Confrérie du Son (Ormaz, Zeurti et PLK) sont à l’œuvre pour tourner un clip.

Rimbaud is enough
Et Proust, alors ?

….Voilà, la rue Dénoyez s’est vidée de ses passants, vidons nous aussi les lieux…

….
Mais avant d’aller admirer le mur de Rosa Parks, un petit tour du côté de la place Gambetta, où les trois flibustières d’Urban Christmas ont peinturluré une armoire à feu, vous savez, ces petites armoires électriques renfermant des fils, des composants électriques, enfin, bref, de petites boîtes de Pandore EDF auxquelles il est préférable de ne pas se frotter, sauf avec… de la bombe et des pinceaux.


Suite (et fin) :