1, 2, 3, 4, 5, 6 : du Louvre au Panthéon

Mais à qui sont ces souliers ?

Ils doivent être bien rares, les Parisiens ayant arpenté la totalité des quelques 6290 artères de la capitale ! Jules Bénuchot en fait-il partie ? Nul ne saurait le dire. En tout cas, il a beaucoup usé ses souliers sur le macadam parisien.

….Les rubriques à suivre constituent un panorama non-exhaustif d’instantanés captés au fil des déambulations de l’auteur dans les rues de Paris. Rien à voir, donc, avec les tentatives d’épuisement de lieux parisiens chères à Georges Perec.

Elles peuvent être lues comme un complément à deux autres romans, Le voyage de monsieur Victor (Baleine), romance montmartroise, et Le Massacre des Innocents (Folio policier) et son fameux jeu de l’oie des paroisses de Paris.

1er (Louvre)

 « Félix Potin, on y revient ! » C’était un temps – que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître – où l’épicerie du père Félix rayonnait dans tous les arrondissements.

« On trouve tout à la Samaritaine ! », bien que plus récent, évoque une période révolue où la publicité s’appelait « réclame », ce qui ne l’empêchait pas de ne pas lésiner sur les moyens, comme on témoigne ce grandiose court-métrage.

Le 15 juin 2005, le splendide magasin fondé en 1870, rue de Rivoli, par Louise Jaÿ et Ernest Cognac, fermait ses portes, sur ordre de la préfecture de police, pour cause de défaillance en matière de sécurité incendie.
… En 2018, après des travaux titanesques réunissant plus de mille ouvriers, elle renaîtra, tout au moins en façade. Le groupe LVMH a fait main basse sur le mythe. Bureaux, hôtel de luxe, logements. L’âme de la Samaritaine gît sous des mètres cube de béton…

Mais d’autres institutions mythiques s’apprêtent à quitter le cœur de Paris : le palais de Justice, que votre serviteur – dangereux outrageur sans foi ni loi – fréquenta plus que de raison ces dernières années, qui rejoindra le 36 quai des Orfèvres (siège de la maison Poulaga et fournisseur officiel du premier), dans le 17e, du côté du boulevard Berthier.

Que va-t-il advenir du café-restaurant Les Deux Palais ?

….Sans oublier la Bourse du Commerce, dont les magnifiques fresques et la splendide coupole vont devenir la propriété du mécène François Pinault, à l’issue d’un « échange fructueux » avec la Ville de Paris (dixit la maire Anne Hidalgo), qui verra un prolongement de la rue du Louvre (n° 40 bis) afin d’en finir avec la trop peu prestigieuse adresse actuelle (rue de Viarmes), qui tient pourtant son nom du prévôt des marchands de Paris, Jean-Baptiste de Pontcarré de Viarmes, qui n’était pas, loin s’en faut, homme de basse extraction.

….Aux dernières nouvelles, la Sainte-Chapelle, la Conciergerie, l’obélisque de la Concorde et le Palais-Royal devraient rester en place. De même que le musée du Louvre, dont l’escamotage de la Pyramide par le magicien J.R. – qui eut cette idée géniale après avoir constaté que les touristes lui tournaient le dos pour faire un selfie – a dû faire se retourner François Mitterrand dans sa tombe.

Mai 2016

….Entre la rue Montmartre et la rue Montorgueil, la Pointe Saint Eustache, excellent restaurant qui n’attendit pas la mode du street-art pour magnifier sa façade d’une frise de fins gourmets.

Photo Gérard Laurent

….Quittons à présent le plus petit arrondissement parisien et éloignons-nous de la Seine pour nous égarer vers les grands boulevards, et le célèbre boulevard du Crime, immortalisé au cinéma par Marcel Carné.

2e (Bourse-Sentier)

L’Opéra, la Bibliothèque nationale, la salle des ventes Drouot, la place des Victoires, la Bourse, la galerie Vivienne, le Grand Rex, le Sentier, les Grands Boulevards côté sud : les trésors d’architecture ne manquent pas dans le 2e arrondissement !

Le boulevard du Temple, par Martial Potémont

….Et l’on se demande bien pourquoi certains ne trouvent rien de mieux à faire que de tendre perche et caméra à une canette en aluminium !

« Quinze minutes de célébrité », Levalet
Cette enseigne ne date pas du XVIIe siècle !

Reliant le boulevard Bonne-Nouvelle (dont elle s’écarte en patte d’oie, tout près de la porte Saint-Denis) à la rue Poissonnière, la rue de la Lune doit son nom à l’enseigne d’une échoppe datant de la fin du XVIIe siècle.

….« Mais que pouvait-on bien vendre à l’enseigne de la Lune à cette époque ? » vous demandez-vous, l’esprit de plus en plus bénuchot.

….Des poissons de lune ?

Nadège Dauvergne

….Des horloges ?

….Des bicyclettes ? Des vêtements de travail ?

Combo

 

 

 

 

 

….
….
Des masques de carnaval ? Des poupées ?
….Et pourquoi, me direz-vous, évoquer ici la rue de la Lune, peu connue des Parisiens, et dont le principal charme réside dans sa montée en coude lorsqu’elle s’échappe du boulevard Bonne-Nouvelle ?

1946. Photo Janine Nièpce, coll. Roger-Viollet
Bienvenue rue de la Lune !
Ceci n’est pas un pochoir de lune

Eh bien, sachez qu’outre une boutique de cinéma (n°5), une autre vouée à la danse orientale (n°32), le bar à cocktail Le Distrait (n°26) et Paris accordéon (n°36), la rue de la Lune est tout simplement celle de la librairie après la lune, où l’on peut acheter L’esprit Bénuchot.

Nadège Dauvergne

3e (Temple)

….Ce daguerréotype du boulevard du Temple (1839), à l’angle de la place de la République, passe pour la plus ancienne photographie de Paris. Si le boulevard était très fréquenté à l’heure du cliché, le temps d’exposition particulièrement long (10 minutes) explique que seul l’homme en bas à gauche, resté immobile pendant qu’il faisait cirer ses souliers, ait pu imprimer la pellicule. En savoir plus ici.

Vue réelle
Daguerréotype inversé
Zenobe Gramme (1926-1901)

….Et Bénuchot enrage à l’idée que l’on ne connaîtra jamais le nom du premier Parisien photographié, qui mourut à coup sûr en ignorant ce qu’était la photographie, et a fortiori que son image fut capturée par l’appareil révolutionnaire de Daguerre.

….Tel ne fut pas le cas de cet homme, dont la photo (1893) fut prise longtemps après la mort de Louis Daguerre.

….La plupart des visiteurs du Conservatoire national des Arts-et-Métiers passant devant cette statue située devant l’entrée du musée ignorent qui est l’homme sculpté dans le bronze par Mathurin Moreau (qui a sa rue du côté des Buttes-Chaumont). Qui, de nos jours, est assez curieux pour déchiffrer le socle des statues ?

Zénobe Gramme au chevet de l’église Saint-Martin-des-Champs

….Et il a bien tort, le passant ! Car il s’agit ni plus ni moins de Zénobe Gramme, électricien belge, inventeur méconnu de la célébrissime dynamo à courant continu, alors que tout le monde a entendu parler du pendule de Foucault (sans savoir à quoi il sert exactement), du biplan de Clément Ader ou du fardier à vapeur de Joseph Cugnot, trois des plus beaux joyaux du plus étonnant des musées parisiens !

Pendule de Foucault (dédoublé)

….De nombreux automates sont conservés aux Arts-et-Métiers, dont la magnifique Joueuse de tympanon acquise par Marie-Antoinette, qui n’eut pas le loisir d’en profiter bien longtemps, non parce qu’elle fut décapitée dans la fleur de l’âge, mais parce qu’elle en fit don à l’Académie des Sciences, ce qui prouve que cette femme avait un bon fond.

Beaucoup plus impressionnant est cet autre automate visible rue Bernard-de-Clairveaux, dans le quartier (froid et triste) de l’Horloge, entre la rue du Grenier-Saint-Lazare et la rue Rambuteau : le Défenseur du temps du prodigieux sculpteur d’automates Jacques Monestier.

….Les personnes désireuses de voir le défenseur du temps affronter les trois chimères risqueront d’attendre longtemps, à moins d’effectuer un voyage dans le temps, puisque le mécanisme n’est plus entretenu depuis 2004, faute d’argent.

….Les amateurs tireront profit de cette vidéo de présentation de l’artiste. Les autres passeront à l’arrondissement suivant. Il suffit pour cela de traverser la rue Rambuteau.

4e (Hôtel de Ville)

Place Igor-Stravinsky, devant la fontaine de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely (à gauche, l’église Saint-Merri). Probablement l’une des fresques les plus photographiées de Paris, en raison de sa proximité avec le centre d’art contemporain Georges-Pompidou.

« Chuuuuttt » Jef Aérosol

 

Rue Rambuteau

Au 67 rue de la Verrerie, devant la maison natale d’Eugène Labiche, « sévissait » ce jour-là Kanu, alias le « hair cow-boy of Hollywood », visagiste-sculpteur, dont on se demande dans quel état ressortent les clientes de l’expérience qui consiste à se faire coiffer debout, tête penchée en avant pendant de longues minutes.

Le square de la tour Saint-Jacques, point de départ des pèlerinages vers le chemin de Compostelle, est l’un des lieux de méditation privilégiés de Bénuchot.

Rue Geoffroy-Langevin
Rue Vieille-du-Temple, Hopare

….Avant de quitter le 5e arrondissement, cette nouvelle, aussi stupide que terrible : il semblerait que la mairie de Paris ait décidé de ratiboiser l’un des endroits les plus délicieux de la capitale : le marché aux fleurs (et aux oiseaux, le dimanche), rebaptisé Marché aux fleurs Reine Elizabeth II en 2004 !

@ A man in Paris

À la place du marché aux fleurs : ça… (On voudrait faire mourir la queen Elizabeth qu’on ne s’y prendrait pas autrement.)

Projet Perrault-Bélaval


….
Cette aberration, accueillie par une levée de boucliers des amoureux du vieux Paris, notamment La Tribune de l’art, s’inscrit dans le cadre d’une opération architecturale totalement fumeuse, à la demande du président Hollande et l’assentiment de Mme Hidalgo : recouvrir l’esplanade de Notre-Dame-de-Paris… d’une dalle de verre ! En ajoutant deux passerelles – totalement inutiles – entre le quai de Montebello à l’île de la Cité.

Projet de couverture de l’esplanade par une dalle de verre

….Pour l’architecte, Dominique Perrault (l’homme qui prétendait que la lumière traverserait les livres de verre de la BNF comme elle fait d’un vitrail, lesquels sont parfois protégés par… des cartons), il s’agit ni plus ni moins, de « réveiller le cœur battant de la ville » !  « Ainsi pourra renaître enfin le désir d’une île », conclut son compère Philippe Bélaval dans un entretien au JJD, que vous lirez si vous ne craignez pas les poncifs creux et pompeux de ces messieurs.

….Voici donc ce qu’il adviendrait de la Seine dans le projet de ces messieurs… Peut-être serait-il aussi simple de recouvrir directement la Seine d’une dalle de béton, non ?

….Pour vous réconcilier avec le genre humain, et vous éviter de passer l’arme à gauche, passons à présent rive gauche…

Daguerréotype (1840).

5e (Panthéon)

….La rue du Chat-qui-Pêche, à un jet de gargouille de Notre-Dame-de-Paris, est l’artère la plus étroite de Paris (80 cm). C’est aussi là que démarre L’esprit Bénuchot, sous le parapluie-totem de l’artiste Nemo.


 

 

….Bêtes noires des librairies, chassés du Pont Neuf au XVIe siècle, les colporteurs sont les ancêtres des 217 bouquinistes qui se partagent les 900 boîtes vertes réparties sur les quais de la Seine.

Bernard Terrades, fondateur de la géniale librairie L’Amour du Noir, rue du Cardinal-Lemoine, dont l’échoppe se trouve quai de la Tournelle, est une figure du métier. Demandez-lui un bouquin, il le trouve ! Il ne le trouve pas ? Il vous le trouvera !

Le crime nourrit-il vraiment son homme ?

Un peu plus bas, sur un quai de la Seine, un autre commerce, plus rude…

« Le guichet », Levalet
J.R., 2009

….En 2015, profitant des travaux au Panthéon, l’artiste et photographe J.R., qui co-réalisa avec Agnès Varda le fort bénuchot film Visages, villages, offrait à 4.000 anonymes l’honneur de côtoyer, le temps d’une exposition, les grands hommes (et quelques femmes) à qui la patrie est reconnaissante.

Un film… très bénuchot !


….L’une des multiples apparitions du « passe-muraille » de l’artiste Seth.

Seth, rue Saint-Victor
Seth, rue de la Clef

6e (Luxembourg)

Est-ce parce qu’un jour il crut avoir perdu sa fille chérie Adèle dans les jardins du Luxembourg, qui jouait paisiblement avec une gamine de son âge au bord du plan d’eau ? Toujours est-il que Jules Bénuchot ne fréquente guère le 6e arrondissement. Sauf pour se rendre au cimetière Montparnasse tout proche, dans le 14e arrondissement, par-delà Vavin et Notre-Dame-des-Champs.

 

Que transporte cette mystérieuse femme…
… attendant le bus 48 sur le Boul’miche ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Causeuses, square Delambre

Le 30 septembre 1871, Arthur Rimbaud récitait son poème Le Bateau ivre au restaurant Denogeant (aujourd’hui disparu), lors du banquet des « Vilains Bonshommes ». Cent soixante-dix-neuf plus tard, en 2012, non loin de là, l’artiste Jan Willem Bruin calligraphiait le poème sur un mur de la rue Férou, à un jet de bénitier de la place Saint-Sulpice.

 

À suivre :