Le métro parisien : naissance d’une vocation bénuchote

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Si vous voulez savoir où naquit la passion de Bénuchot pour Paris, n’allez pas chercher midi à quatorze heures.

Le déclic eut lieu dans le métro, dont il connaissait le plan par cœur avant même d’y avoir mis les pieds. (Les plans ci-dessous datent de 1930 et des années quarante.)

2.Plan metro 1942Planmetro1930Petit Jules dévalait les marches des bouches de métro en levant les yeux sur les magnifiques arches Art nouveau d’Hector Guimard, comme s’il entrait dans une cathédrale. Une fois en bas, tout était possible. Le défilé des réclames sur les quais – on ne disait pas publicité à l’époque – était pour lui un ravissement.

5.reclame Chantelle4.reclameChacun de ses voyages en métro était noté sur un cahier Cadarache. Il écrivait la date, l’heure et la station de départ (Église de Pantin jusqu’à son départ de la maison maudite). Même chose pour l’arrivée et le retour. Au début, ses seuls « sujets d’étude » étaient les poinçonneurs, « le gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas » chanté par Gainsbourg, dont l’imperturbable sévérité lui faisait un peu peur. Jusqu’à ce que l’un deux, après lui avoir ébouriffé les cheveux comme le faisait chaque matin le maître d’école, lui donne du « Et il court où comme ça, le p’tit gars ? » Dès lors, Bénuchot décida que les poinçonneurs seraient ses amis. Ces gens-là faisaient le plus beau métier du monde ! Il les enviait. Il lui arrivait parfois de s’attarder pour écouter le cliquetis de la poinçonneuse et regarder le rond de carton rejoindre la colonie de confettis sur le sol.

6.PoinonneurmetroDifficile, à l’heure des portiques et du pass Navigo, d’imaginer ce qu’était ce métier : on peut s’en faire une idée en regardant le merveilleux et très documenté film d’Alex Joffé, La grosse caisse, avec Bourvil et Paul Meurisse, de préférence à Zazie dans le métro, où l’héroïne ne réussit pas à mettre les pieds dans le métro en grève.
Peu à peu, Bénuchot prit l’habitude de jeter quelques mots sur les voyageurs, mais cela ne se fit pas du jour au lendemain. Quand il écrivait sur son carnet, il avait l’impression que toute la rame le regardait. Jusqu’au jour où, en ayant assez d’écorcher la mine de son crayon à papier, encouragé par une vieille dame qui lui glissera à l’oreille : « Tu dois être bon à l’école ! », il se jettera à corps perdu dans la folle entreprise d’écritures que devint sa vie, qui vous est racontée dans L’esprit Bénuchot.

7.Bourvil-La-Grosse-Caisse8.affiche-Grosse Caisse

Dès que la rame entrait en gare, Petit Jules prononçait à voix basse le nom de la station, le répétant dès qu’elle repartait. Un peu comme cette annonce prévenant les voyageurs, sur certaines lignes, de l’approche de la station (sur un ton ouvert), puis de l’arrivée à quai (sur un ton fermé).
Mais, bien plus que les trognes incroyables des voyageurs qu’il décortiquait jusqu’à plus soif, ce qui le fascinait vraiment, c’était cette publicité peinte sur les murs des tunnels, que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître.

DUBO DUBON DUBONNET

9.Dubonnet TUNNEL10.DUBONNET métro BarbèsLa réclame se répétait tous les cent mètres, tout au long du tunnel, comme autant de lucioles magiques échappées à l’obscurité. Jules Bénuchot – et combien d’autres enfants de ces générations avec lui ?–, s’amusera à « prendre le dubonnet », au lieu de « prendre le métro ». De là à prendre un Dubonnet au coin du zinc, il n’y avait qu’un pas, qu’il franchit plus tard, en faisant de Dubonnet, dont il appréciait la légère amertume et les merveilleuses réclames, son apéritif fétiche.
Si vos pas vous guident un jour au Pont Tournant, à l’angle du quai de Jemmapes et de la rue de la Grange-aux-Belles, demandez au garçon ou à Aïcha, la patronne, de vous sortir la bouteille personnelle de Dubonnet-Bénuchot, vous verrez qu’on ne vous a pas raconté d’histoires…

11.Peintures Dubonnet

Combien de fois Bénuchot prit-il le métro, entre 1942, où il s’y aventura seul pour la première fois, et le 14 juillet 1999, où il décida qu’on ne l’y verrait plus, pour des raisons trop longues à expliquer ici ? Des dizaines de milliers de fois, sans doute. À combien de voyageurs adressa-t-il la parole ? Combien en croqua-t-il dans ses carnets ? Davantage qu’en surface ? Impossible à dire. Rien de tout cela n’est écrit dans ses carnets.
Ce qui est certain, c’est qu’il en connaissait quasiment toutes les stations, et était capable d’affirmer avec précision si telle correspondance se faisait en tête ou en queue de rame. Ce qui lui importait finalement assez peu car il avait tout son temps, ne prenant pas le métro pour se rendre au travail. Malgré tout, il aimait par-dessus tout être placé au bon endroit, afin, disait-il, d’optimiser ses trajectoires, selon une théorie de son cru, qui vous est expliquée au chapitre Principes bénuchots.

13.Plan Taride Notre-DameLe métro a bien changé depuis sa création en 1900 jusqu’à l’inauguration en décembre 2015 de la station Rosa Parks (située sur la ligne E du RER, entre la gare du Nord et Pantin), du nom de la première militante des droits civiques aux États-Unis qui refusa de céder sa place à un Blanc dans un autobus, dans l’Amérique ségrégationniste.
En 1914, Berlin devint Liège, Rue d’Allemagne, Jean-Jaurès. En 1913, Vaugirard prit le nom de Saint-Placide. En 1920, Alma devint George V. En 1921, la station Wilhem, du nom d’un compositeur parisien, devient Église d’Auteuil afin d’éviter toute confusion malheureuse avec l’ex-empereur Guillaume II (Guillaume se disant en allemand Wilhem). En 1939, Charenton (ligne 8) devint Dugommier, du nom du général Jacques-François Coquille, dit Dugommier, mort en 1794 sur un champ de bataille de Catalogne.
Après la Libération, la République rendit hommage à la Résistance en rebaptisant certaines stations du nom de Résistants fusillés par l’Occupant nazi. On notera, en préalable, qu’aucune de celles-ci n’honore le résistant d’origine arménienne Missak Manouchian, fusillé avec 21 de ses camarades résistants immigrés du réseau FTP-MOI le 21 février 1944 au Mont Valérien, la seule femme du groupe, Olga Bancic, étant décapitée à Stuttgart. Ce qui, soit dit en passant, agaçait beaucoup Bénuchot…

15.Groupe Manoukian

Lancry (ligne 5) prit le 13 février 1946 le nom de Jacques Bonsergent, membre de la société des ingénieurs Arts-et-Métiers demeurant 3 boulevard du Magenta, premier civil parisien assassiné par les Allemands le 23 décembre 1940.
Tout comme la station Torcy (ligne 12) prit le nom de Marx Dormoy, député socialiste assassiné par des cagoulards le 26 juillet 1941, après avoir été mis en résidence surveillée pour avoir refusé de donner les pleins pouvoirs à Pétain.
La station Combat (ligne 5) devint Colonel Fabien, alias Pierre Georges, premier Français à avoir organisé un attentat contre un officier allemand le 21 août 1941 à la station Barbès-Rochechouart, mort en décembre 1944 en manipulant une mine, dans des circonstances qui n’ont pas été élucidées.

Pierre Georges, dit Colonel Fabien

Marcadet-Balagny (ligne 13) devint Guy Môquet, dont le plus vulgaire, le plus cupide et le plus inculte des présidents français, dont on s’abstiendra de citer ici le nom car l’esprit bénuchot ne le supporterait pas, crut bon de dérober la flamme de son destin tragique en faisant lire par les élèves des écoles de la République la fameuse « lettre » écrite par le jeune homme de 17 ans quelques heures avant qu’il ne soit fusillé par les Allemands le 22 décembre 1941 dans la forêt de Châteaubriand. Cette escroquerie intellectuelle provoqua, certains s’en souviendront, des mouvements de protestation qui conduisirent à l’arrestation brutale, le 11 juillet 2008, devant la station de métro Guy Môquet, d’une mère de famille venue soutenir sa fille lycéenne, Maria Vuillet, poursuivie par un obscur sous-préfet au nom prédestiné (Frédéric Lacave), pour avoir osé lui dire qu’il ne représentait pas la République de Guy Môquet.
Comme le lui disait M. Gerber, son bien-aimé instituteur : « L’Histoire finit toujours par nous rattraper, Bénuchot ! Ne l’oubliez jamais ! »

17.station Guy MoquetBeaugrenelle (ligne 10) prit le nom de Charles Michels, militant syndicaliste communiste fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941 à Châteaubriant, avec 47 autres, dont Guy Môquet et Jean-Pierre Timbaud, dont une rue du XIe arrondissement porte le nom. La station Flandre fut rebaptisée Corentin Cariou, conseiller municipal communiste du XIXe arrondissement assassiné par les Allemands le 16 mars 1942 dans une clairière de la forêt de Carlepont, à l’endroit même où fut fusillé quelques semaines plus tôt Maurice Thorez.
Un autre Corentin, Corentin Celton, résistant communiste fusillé par les nazis au Mont Valérien le 29 décembre 1943, donna son nom à la station Petits-Ménages (ligne 12), du nom de l’hospice d’Issy-les-Moulineaux où celui-ci travaillait.
Mais les martyrs victimes du nazisme ne furent pas les seuls à donner leur donner à une station de métro à la Libération.
Marbeuf devint Franklin-D. Roosevelt ; Grenelle devint Bir-Hakeim ; Vallier laissa son nom à la communarde Louise Michel ; et Obligado, du nom d’une victoire de 1845 oubliée de tous, devint Argentine en 1947 après une visite d’Eva Perón, la femme du président argentin, en guise de remerciement à l’aide apportée par son pays pour la reconstruction de la France.

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Fulgence Bienvenüe

Les stations Maine et Montparnasse, reliées par le fameux tapis roulant, furent réunies sous le nom trompeur de Montparnasse-Bienvenüe, qui ne signifie nullement que l’on souhaite la bienvenue aux Bretons montés à la capitale mais honore l’un d’eux, l’ingénieur Fulgence Bienvenüe, le père du métropolitain, disparu dans l’indifférence générale le 3 août 1936, le lendemain de la mort du héros de l’aviation Louis Blériot.
Il en alla de même pour les stations Aubervilliers et La Villette, réunies en 1946 sous le nom de Stalingrad afin d’honorer l’une des plus terribles batailles de la Seconde guerre mondiale. De même que la station Étoile, tout comme la place portant l’arc-de-triomphe, s’adjoint le nom de Charles de Gaulle, Winston Churchill devant se contenter d’une avenue, peut-être parce qu’il avait trop porté sur les nerfs du général à Londres.
D’autres stations changèrent de nom. La dernière en date étant Rue Montmartre, rebaptisée Grands Boulevards en 1998 pour éviter que des hordes de touristes n’y descendent dans l’espoir d’apercevoir la butte Montmartre.

D’autres furent carrément supprimées. Ce sont les fameuses stations « fantômes », à la réputation moins sulfureuse que les catacombes, mais où il est possible, dit-on, de faire des rencontres à la limite du surnaturel.

18.Metro-Martin-NadaudLa station Martin-Nadaud (ligne 3) fut intégrée en 1969 à la station Gambetta. Profitons de l’occasion pour attirer l’attention sur ce personnage incroyable et passablement méconnu que fut Martin Nadaud, homme d’État intègre et soucieux du bien public, dont nos hommes et femmes politiques actuels feraient bien de s’inspirer.

Maçon creusois autodidacte devenu député, c’est lui qui lança le 7 mai 1850 à la tribune de la Chambre des députés : « Lorsque le bâtiment va, tout profite de son activité. » qui allait faire florès en devenant le célèbre « Quand le bâtiment va, tout va ! » Opposé à Napoléon III après son coup d’État, Nadaud passa 18 années d’exil en Angleterre, où il apprit l’anglais et devint instituteur. Redevenu député dans son pays, il œuvra notamment pour la reconnaissance des accidents du travail (l’homme savait de quoi il parlait, s’étant brisé les deux bras sur un chantier) et les retraites des ouvriers. Ce fut, dit-on, l’un des premiers à suggérer la création du métro, qu’il avait pu prendre à Londres dès 1863, dont l’honneur reviendra – curieux hasard – à un autre handicapé qui eut un bras arraché sur un chantier, un certain… Fulgence Bienvenüe.

19.Martin Nadaud-2La station Champ-de-Mars (ligne 8) fut fermée en 1939 pour cause de trafic insuffisant. Tout comme les stations Croix-Rouge (ligne 10), entre Mabillon et Sèvres-Babylone, Porte des Lilas-Cinéma, et Arsenal, entre Quai de La Rapée et Bastille (ligne 5), qui servit de décor à certaines scènes du film La grosse caisse cité plus haut.

20.Croix-rouge1Saint-Martin, entre République et Strasbourg-Saint-Denis, qui accueillit, certains hivers rudes – manteau de Saint-Martin oblige –, ceux que l’on n’appelait pas encore SDF mais clochards ou nécessiteux, fut fermée après la Libération.
D’autres stations, telles que Haxo et Molitor, ne furent jamais ouvertes au public, ne disposant même pas de bouches pour les accueillir, ce qui n’est guère pratique car les passe-muraille ne sont pas légion dans la capitale.
Quant à la station Jules Bénuchot, il était question de l’habiller des atours de L’esprit Bénuchot lors d’une expédition nocturne et de recueillir le lendemain matin la réaction des voyageurs après la métamorphose, mais la crainte que la RATP manquât d’humour et l’état d’urgence consécutif aux massacres du 13 novembre 2015 nous en dissuadèrent.
Il vous faudra donc vous contenter de cette silhouette photographiée à la sauvette, grâce à l’appareil photo magique de celle sans qui L’esprit Bénuchot serait resté lettre morte, et qui a fait vœu de rester dans l’ombre.

22.metroBenuchotVoilà, le voyage initiatique est terminé. Avant de remonter en surface, n’oubliez pas le ticket de métro pieusement concerné dans une poche de son paletot pendant de longues années par Jules Bénuchot.
23.ticketdemetroÀ quel usage ? Pour quel voyage ?
Qui pourrait bien le dire…
Ce qui est certain, c’est qu’il vous sera utile pour visiter la seconde partie de cette rubrique, intitulée « Les gens dans le métro ».