De quoi ça parle ?

L’esprit Bénuchot
(LES DERNIERS MYSTÈRES DE PARIS)

L’HISTOIRE

540 pages, 72 chapitres, 2 parties
LES ORIGINES – L’ÉTERNITÉ

Patrick Pinon

..L’esprit Bénuchot, c’est aussi un roman sur…

LES RUES DE PARIS…

Création Audrey Malherbe

LE STREET-ART…

Keyser, pointe Poulmarch, quai de Valmy

L’ATTENTE…

« L’attente », Alicia Lasne (aquarelle)

LA MÉMOIRE…

L’AMOUR…

Giulia Maggi

LE MYSTÈRE…

Photo Audrey Malherbe

L’INFINI…

LA DISPARITION…

« Suicide quantique », André Lefort

LE HASARD…

« Scénographies du hasard », Emilia Stepien

LES FEMMES…

Nadège Lauvergne, street-art

LA PHYSIQUE QUANTIQUE…

LE CANAL SAINT-MARTIN…

QUELQUES QUESTIONS
À L’AUTEUR

Photo Gérard Cambon

Comment c’est arrivé ?

J’ai toujours été fasciné par les foules. L’idée que chacun, même s’il partage la même foule, voit sa propre foule. Ces gens que je remarque, même fugacement, m’ont-ils remarqué ? Ont-ils les yeux ouverts de la même façon que moi ? C’est la question que je me pose depuis que je suis arrivé à Paris, il y a plus de trente ans. Sans doute parce que Paris est une ville que l’on connaît par le biais du cinéma, et qu’on se « fait des films ». Surtout lorsqu’on est né, comme moi, dans un petit patelin à la campagne…

Donc, j’adore regarder les gens, les bobines, les tronches, c’est une source de joie et de curiosité profonde, ça me transporte et m’émeut, et comme cela fait longtemps que j’avais en tête un personnage qui note tout ce qu’il voit sur ses carnets – une sorte d’écrivain qui en serait resté au stade de la prise de notes –, j’ai décidé que ce serait Bénuchot.

Qui est Bénuchot ?

Jules Bénuchot, c’est l’homme omniscient qui voit tout ce qui arrive dans Paris. Rien ne peut lui échapper. C’est une sorte d’être hypermnésique, comme le narrateur de C’est à cause des poules (Flammarion, 1999). Il se souvient de tout, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes car il ne vit pas dans un patelin de quatre cents âmes mais dans une ville de deux millions d’habitants. Mais comme c’est un personnage de fiction, il retombe toujours sur ses pieds.

Bénuchot est trop humain parce qu’il veut tout savoir et beaucoup donner, et que c’est quelque chose d’invivable. Et pas assez humain car il n’a pas le temps de s’occuper de ses proches (dont la plupart ont disparu, ce qui peut expliquer le fait qu’il passe beaucoup de temps dans les cimetières). Un peu comme les écrivains, qui n’arrivent pas à vivre quand ils n’écrivent pas, alors qu’ils savent parfaitement que l’écriture ce n’est pas vraiment la vie. Sauf si on peut mélanger les deux. Pour corser le tout, j’ai ajouté la physique quantique. Parce que j’aime bien la difficulté et que m’insupporte la paresse qui consiste, pour nombre d’écrivains, à presque toujours écrire le même roman.

Bénuchot, c’est vous ?

Complètement. Mais c’est aussi vous. Et toutes celles et ceux qui liront ces lignes.

Vous pourriez développer ?

C’est l’objet du roman, ce serait trop long.

Votre roman est écrit sous le double signe de Paris et de la physique quantique. La physique quantique a-t-elle influencé votre écriture ?

Non. Elle m’a permis de construire une histoire et une narration éclatée que je n’aurais pu envisager si je ne m’étais pas intéressé aux lois quantiques, qui offrent des possibilités étonnantes en matière d’enchevêtrement des situations. En revanche, elle a influencé ma façon de voir la vie, en tout cas l’ordonnancement de certaines choses de la vie.

Par extension, j’ai compris que les lois quantiques, absurdes et incompréhensibles quand on ne comprend rien aux équations, avaient, grâce à leur mystère, quelque chose ayant à voir avec la poésie (il n’est pas rare de lire un poème auquel on ne comprend rien mais ce n’est pas grave ; du moment que ça vous parle, l’enchantement est là), de par leur vocabulaire aussi (on parle de la saveur, de la couleur des quarks, des fentes, des qbits), qui est tout le contraire de la vision desséchée et corsetée que j’avais de la physique quand j’étais au lycée. (Je détestais tellement mon prof que je n’écoutais pas, rien que pour l’emmerder, ce qui n’était pas très malin.)

J.-J. Reboux, « Échographie du canal Saint-Martin »

Quand j’ai compris que les lois quantiques pouvaient se retrouver dans la vie macroscopique, celle où nous traînons avec nos gros sabots (superposition des états, probabilités, ubiquité, principe d’incertitude, impossibilité de mesurer une particule sans modifier son état), alors là, BINGO ! J’ai compris qu’on pouvait établir des passerelles entre les deux mondes, le microscopique et le macroscopique, tout comme on peut en établir entre la réalité et la fiction, la littérature et la vie. Dans le vocabulaire quantique, on appelle cela la décohérence, qui est, en quelque sorte, le moment critique où l’on quitte les lois quantiques pour passer à celles de la physique classique.

Je me suis dit : « Ça, c’est pour moi ! Je veux écrire un roman là-dessus ! Je veux écrire un roman qui soit un livre de vulgarisation de quelque chose qui me fascine mais que je connais mal : la physique quantique. » C’est ainsi que Bénuchot est né.

D’où vient ce nom à coucher dehors de Bénuchot ?

Un peu de respect, s’il vous plaît… L’origine de Bénuchot vient du roman de Yann Queffélec, La nuit où Ben eut chaud, que j’ai découvert à une époque de ma vie où je gagnais ma croûte en animant des ateliers d’écriture dans une IUFM (à Saint-Denis), travail alimentaire, qui ne se faisait pas pour moi sans une certaine souffrance. Nous avions même entrepris d’écrire une pièce de théâtre qui est restée inachevée, La famille Bénuchot. Il y a donc là-dedans une logique implacable. Si à cette époque-là j’avais gagné ma vie grâce à mes romans, je n’aurais pas animé ces ateliers d’écriture, je n’aurais jamais entendu parler de La nuit où Ben eut chaud et je n’aurais par conséquent probablement jamais écrit L’esprit Bénuchot.

Mais dans ce cas, il aurait eu un autre nom, sinon une autre histoire ?

Non. Impossible. Je suis incapable d’expliquer pourquoi mais je suis formel. Donc, tout se tient. Tout est quantique. Par contre, si ce livre devait être un échec – ce qui s’est passé dans un premier temps et a failli me rendre fou, puisque la première sortie de L’esprit Bénuchot, en avril 2016, a été sabordée d’une façon assez… lamentable par un paltoquet qui n’a d’éditeur que le nom –, plus question d’animer des ateliers d’écriture, ni de faire le scribe dans l’administration comme je l’ai fait quelque temps.

Première sortie… Vous voulez dire qu’il y en aura une deuxième ?

Oui. Au printemps 2018. Je ne peux rien dévoiler de plus pour le moment. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai l’intention d’aller vendre L’esprit Bénuchot à la criée, avec un triporteur et un porte-voix, le long du canal Saint-Martin.

Si Bénuchot ne parle pas aux gens, comme je l’ai déclaré au Journal de Saint-Denis, je ne veux plus jamais entendre parler de littérature et je m’inscris pour le premier vol habité vers un trou noir. Le problème, c’est que je ne sais pas nager. Mais je ne suis pas certain que ce soit très utile dans l’espace. Et en même temps, je n’en suis pas tout à fait certain non plus. Ce qui n’a que peu d’importance car c’est un voyage dont on ne revient pas. Comme la vie.

Vos écrivains préférés ?

Louis Guilloux, Pierre Siniac, Georges Perec, Jorge Luis Borges, Italo Calvino, Raymond Queneau, Marcel Schwob, André Pieyre de Mandiargues, William Faulkner, Cervantès. Et bien sûr Milan Kundera, à qui ce roman doit beaucoup, et à qui j’aurais aimé le proposer. Hélas, il avait quitté le comité de lecture de Gallimard lorsque je me suis mis en quête d’éditeur…

Vous avez quelque chose contre les femmes écrivains ?

J’ai cité ceux dont j’ai quasiment lu l’œuvre complète. Il se trouve que ça ne m’est arrivé pour aucune femme écrivain. Mais je vais vous en citer quelques-unes…

Nous n’avons hélas pas le temps… D’autres questions ?

Je vous rappelle que c’est vous qui posez les questions, monsieur. D’autres questions ?

Ça ira pour le moment. Je vous demanderai de ne pas quitter la galaxie jusqu’à nouvel ordre, pour les besoins de la quête.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Né en 1958 à Madré (Mayenne) dans une famille de paysans.
Conçu sous Coty.
Écolier sous De Gaulle.
Dompteur de poules sous Pompidou.
Instituteur sous Giscard.
Ouvreur de cinéma, postier sous Mitterrand.
Éditeur canaille sous Chirac.
Éditeur lunatique, outrageur sous Sarkozy.
Scribe auto-entrepreneur sous Hollande.
Crieur bénuchot sous Macron.

Pour en savoir plus, se reporter à son blog lunatique.


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