L’auteur soumis à la question par son double

L’esprit Bénuchot

MAIS D’ABORD…
LES GRANDS THÈMES
DE L’HISTOIRE

540 pages, 72 chapitres, 2 parties
LES ORIGINES – L’ÉTERNITÉ
1 index des personnages par ordre de disparition dans le récit
63 femmes de chagrin
47 compagnons de la Mandragore

Patrick Pinon

..L’esprit Bénuchot, c’est aussi un roman sur…

LES RUES DE PARIS

Création Audrey Malherbe

LE STREET-ART

Keyser, pointe Poulmarch, quai de Valmy

L’ATTENTE

L’attente, Alicia Lasne (aquarelle)

LA MÉMOIRE

L’AMOUR

Giulia Maggi

LE MYSTÈRE

Photo Audrey Malherbe

L’INFINI

LA DISPARITION

Suicide quantique, André Lefort

LE HASARD

Scénographies du hasard, Emilia Stepien

LES FEMMES

Nadège Lauvergne, street-art

LA PHYSIQUE QUANTIQUE

LE CANAL SAINT-MARTIN

L’AUTEUR SOUMIS À LA QUESTION
PAR SON DOUBLE

Photo Gérard Cambon

Comment c’est arrivé ?

J’ai toujours été fasciné par les foules. L’idée que chacun, même s’il partage la même foule, voit sa propre foule. Ces gens que je remarque, même fugacement, m’ont-ils remarqué ? Ont-ils les yeux ouverts de la même façon que moi ? C’est la question que je me pose depuis que je suis arrivé à Paris, il y a plus de trente ans. Sans doute parce que Paris est une ville que l’on connaît par le biais du cinéma, et qu’on se « fait des films ». Surtout lorsqu’on est né, comme moi, dans un petit patelin à la campagne…

Donc, j’adore regarder les gens, les bobines, les tronches, c’est une source de joie et de curiosité profonde, ça me transporte et m’émeut, et comme cela fait longtemps que j’avais en tête un personnage qui note tout ce qu’il voit sur ses carnets – une sorte d’écrivain qui en serait resté au stade de la prise de notes –, j’ai décidé que ce serait Bénuchot.

Qui est Bénuchot ?

Parisien, 82 ans, ancien chauffeur de taxi, il veut tout savoir sur les gens qu’il croise et note ses rencontres dans des carnets. Dans la vraie vie, il deviendrait fou. Comme c’est un personnage de fiction, il retombe sur ses pieds. Bénuchot confie ses 400 carnets à une artiste de street-art afin qu’elle raconte sa vie. Léa comprend que ça cache une quête plus intime : la recherche d’un père disparu à son retour de stalag, l’année de ses 12 ans. Sous l’œil de la Schrödinguette, elle va décrypter des cassettes qui la mettent sur la trace du physicien italien Ettore Majorana, disparu en 1938 dans les mêmes conditions, et rencontre une foule de personnages excentriques, vivants, morts, réels, imaginaires.

Jules Bénuchot, c’est l’homme omniscient qui voit tout ce qui arrive dans Paris. C’est une sorte d’être hypermnésique, comme le narrateur de C’est à cause des poules (Flammarion, 1999). Il se souvient de tout, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes car il ne vit pas dans un patelin de quatre cents âmes mais dans une ville de deux millions d’habitants.

Bénuchot, c’est vous ?

On peut dire ça. J’adore observer les gens, écouter les conversations qui ne me regardent pas, parler avec des inconnus. C’est aussi vous, et toutes celles et ceux qui liront le livre, et deviendront “bénuchots”. Cela fait partie des contraintes oulipoquantesques du roman.

Vous voulez dire “oulipien” ?

Non. L’OULIPOQUANT (Ouvroir de littérature potentielle quantique) est une branche exogène, encore balbutiante, de l’OULIPO. Seuls Queneau, Perec, Siniac et Umberto Eco, que le regretté Jacques Lovichi a la bonté d’invoquer dans La Marseillaise, sont informés de son existence.

Comment ont-ils réagi ?

Merveilleusement ! Ils s’emmerdent un peu, de l’autre côté, ils ont hâte !

Votre roman est écrit sous le double signe de Paris et de la physique quantique. Pourquoi la physique quantique ?

Pour son côté obscur, indéchiffrable, alors que ses applications ont permis les découvertes primordiales qui ont bouleversé nos vies : Internet, laser, IRM, GPS. Ça m’amusait d’empiler ces contraintes, qui sont un formidable creuset de création et de liberté, comme vous le savez.

Vous ne craignez pas que cela ait un effet “repoussoir” ?

La physique quantique apparaît progressivement dans le récit. J’ai l’audace de penser qu’elle pimente l’histoire, la rend plus intelligible. La méconnaissance des lois quantiques n’est pas un obstacle à la lecture du livre, qui se targue d’être un ouvrage de vulgarisation écrit par un profane.

Comment vont vos chevilles ?

Trés bien, merci.

La physique quantique a-t-elle influencé votre écriture ?

Elle m’a permis de bâtir une narration différentielle, pour utiliser un terme mécanique, de jongler avec les lois quantiques, offrant de sublimes possibilités en matière d’enchevêtrement des situations. Absurdes pour qui ne comprend rien aux équations, elles ont à voir avec la poésie, le sexe, à travers l’incroyable lexique fleuri de la “méca-Q” (saveur des quarks, fentes, atomes excités, bits).

Tout le contraire de la vision desséchée et corsetée que j’avais de la physique quand j’étais au lycée, où je survolais les cours car le prof me tapait sur le système ! D’un côté, les lois quantiques (superposition des états, probabilités, ubiquité, principe d’incertitude). De l’autre, celles régissant le monde macroscopique. Le roman est bâti sur cette idée fantasque : établir des passerelles entre ces deux mondes qui se rejettent et s’agrègent. Avec pour terrain de jeu les rues de Paris, le “cadastre cérébral collectif” du piéton bénuchot.

J.-J. Reboux, Échographie du canal Saint-Martin

N’est-ce pas totalement incohérent ?

Ce n’est pas incohérent, c’est décohérent. Décohérence : instant critique où l’on passe des lois quantiques à celles de la physique classique. Vous voyez bien que tout se tient !

Vous n’avez pas peur de passer pour un fou ?

Ce genre de question ne vous honore pas.

D’où vient ce nom, Bénuchot ?

Du roman de Yann Queffélec, La Nuit où Ben eut chaud, que j’ai découvert à une époque de ma vie où je gagnais ma croûte en animant des ateliers d’écriture à l’IUFM de Saint-Denis, avec les profs stagiaires, nous avions entrepris d’écrire une pièce de théâtre très drôle, hélas inachevée, La Famille Bénuchot. Par la suite j’ai perpétué ce nom dans d’autres ateliers. Si j’avais su que le pauvre vieux serait mis à mort de façon aussi crapuleuse, je me serais abstenu.

Mis à mort… Le mot est fort !

Et faible au regard de la descente aux enfers où ça m’a plongé ! À vous donner envie de disparaître dans les entrailles de l’alphabet. Après une sévère dépression et un double coup de boule/coup de chaise asséné par un comparse de l’éditeur, épisode tragicomique, objet du pamphlet Les Chaises qu’on abat, j’ai compris que ce désastre avait peut-être un sens caché. Un sens quantique, pour ainsi dire…

Vous ne seriez pas un tantinet obsédé ?

Pas du tout. En physique quantique, une particule peut être à la fois morte et vivante ; les fameux états superposés. Dans l’expérience de Schrödinger, le seul moyen de savoir si le chat est mort ou vivant est d’ouvrir la boîte où il est reclus. Idem pour Bénuchot : vivant avec ses 540 pages, sa profusion de personnages, mort car non diffusé. Pour savoir si je ne l’ai pas écrit pour rien (les lectrices m’ayant fait part de leur enchantement me pardonneront la muflerie), deux options : la radicale romanesque façon John Kennedy Toole (qui se suicida pour conjurer la mort de sa Conjuration des imbéciles) ; la résiliente : ressusciter le livre de son vivant. Mourir, c’est déjà pénible, mais pour un livre…

Je choisis donc l’option n°2, qui me contraint à rééditer mon 19e roman, ce qui n’est pas très glorieux mais apaise mon désir revanchard d’affranchissement des légions de fâcheux, tartuffes, jean-foutre et autres pervers narcissiques sévissant dans le milieu de l’édition parigote, où il vaut mieux être un clerc de la doxa un peu branché plutôt qu’un trublion du stylo un peu plouc sur les bords, comme c’est mon cas.

Tenez, voici vos pilules… Des projets post-bénuchot ?

Si Bénuchot ne ressuscite pas à Pâques, comme je l’ai déclaré au Journal de Saint-Denis, je ne veux plus jamais entendre parler de littérature et je me range des stylos. Je n’écris pas pour me faire du bien, même si ça fait du bien, mais pour être lu. S’il revit, j’aimerais écrire une pièce de théâtre. Avec le tutoriel d’Eric-Emmanuel Schmitt®, ça sera facile. J’ai déjà l’histoire… Un écrivain arrive au Ciel. Il retrouve ses confrères de l’OULIPOQUANT, qui s’ennuient. On leur a confisqué leurs stylos et le réchauffement climatique a dézingué le zéro absolu, provoquant l’extinction des derniers ordinateurs quantiques. Il leur prête son Bic krypton-laser 8 couleurs, et ils écrivent une histoire pour passer l’éternité, en attendant les copains…

Vous êtes donc bel et bien fou. Des noms ?

Je ne puis en dire plus, j’ai signé un contrat avec quelqu’un qui ne rigole pas.

Pierre Siniac ? Perec ? Umberto Eco ?

N’insistez pas, s’il vous plaît !

Jean d’Ormesson ? Marcel Proust ?

Vous tenez vraiment à avoir la Brigade d’Intrication sur le dos ?

Des menaces ?

Vous connaissez l’histoire du chat de Schrödinger qui s’associe au chien Cerbère pour ouvrir une boîte à Pandore ? Un mot de plus, et j’appuie sur le bouton !

Ah, elle est belle, la littérature quantique ! L’interview est terminée. N’essayez pas de quitter la galaxie à la cloche de bois, les trous de vers et les aéroports sont étroitement surveillés.

Monsieur, celui qui m’empêchera de quitter la galaxie n’est pas né ! De toute façon, je n’ai pas l’intention de la quitter pour le moment, je m’installe sur le canal Saint-Martin.

L’interview est terminée…

Parfaitement ! Au printemps 2019, j’ai l’intention d’aller vendre L’Esprit Bénuchot à la criée, avec un triporteur et un porte-voix, le long du canal Saint-Martin, avec en point d’orgue le Printemps bénuchot, les 8-9 juin, un petit festival qui aura lieu à la pointe Poulmarch, où j’inviterai des amis écrivains, peintres de street-art, musiciens.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Né en 1958 à Madré (Mayenne) dans une famille de paysans.
Conçu sous Coty.
Écolier sous De Gaulle.
Dompteur de poules sous Pompidou.
Instituteur sous Giscard.
Ouvreur de cinéma, postier sous Mitterrand.
Éditeur canaille sous Chirac.
Éditeur lunatique, outrageur sous Sarkozy.
Scribe auto-entrepreneur sous Hollande.
Crieur bénuchot sous Macron.

Pour en savoir plus, se reporter à son blog lunatique.


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