Du côté de chez Tran (Daumesnil, 12e)

….Des gens assis sur un banc public, Paris en est rempli. Tout au moins en surface, car dans le métro, les bancs sont progressivement remplacés par des ersatz de sièges conçus pour empêcher les gens de dormir et, par conséquent, de s’y reposer.

….Autrefois, les clochards faisaient partie du folklore. Si Boudu ressuscitait, il ne serait plus sauvé des eaux ; on l’y engloutirait, en le lestant de plomb pour être bien certain qu’il ne remontera pas à la surface.

….À présent, le sans-abri proliférant, le migrant, le réfugié, ne sont plus les bienvenus dans la cité. L’homme de la rue, jusque-là montré du doigt, puis réprouvé, est devenu un nuisible, qu’il convient de cacher, sinon de chasser.
….Du banc, il est passé au ban.

….À commencer par celui-ci, qui campa un temps sur ses sacs, dans le square de la place Félix-Éboué, depuis rénové. (La clôture et les délicieux portillons ont été enlevés, et le square, qui n’a plus de square que le nom, est ouvert aux quatre vents…)

Saura-t-on un jour le nom du crétin municipal qui eut la riche idée de poser ces horribles pots de fleur ?

Depuis vingt-cinq ans, je fréquente assidûment la place Félix-Éboué (que tous les Parisiens appellent place Daumesnil), où officie mon acupuncteur, le merveilleux docteur Tran Dai Sy, médecin, mais aussi écrivain, très connu dans son pays, le Vietnam, mais non traduit en français.

Je confesse une tendresse particulière pour le banc amarré devant son immeuble, offrant une vue imprenable sur les fauves cracheurs d’eau de la fontaine Daumesnil.

….Et j’ai guetté, en vain, les apparitions de Mme Rosette, depuis ce jour où j’ai passé quelques minutes en sa compagnie.

Madame Rosette, 25 mars 2013

– Je peux vous prendre en photo ?
– Oh oui ! Mais vous savez, je suis vieille…
– Vous avez surtout un merveilleux sourire, et il y a longtemps que je n’ai pas vu une femme aussi élégamment chapeautée !
– Vous êtes gentil.
– Si j’osais, je vous demanderais votre prénom…
– Vous pouvez oser… Je m’appelle Rosette.
– Merveilleux prénom !
– Comme vous y allez !
– Je vous assure.

Mais coupons là cette charmante conversation, dont la suite ne vous regarde pas, et traversons la place pour faire connaissance avec une passante beaucoup moins avenante…

– Il t’a montrée du doigt. – T’es sûre ? – Sûre et certaine. – Quel connard ! Espèce de connard !!!
– Te retourne pas ! J’crois qu’un type nous prend en photo… – Y en marre des connards !

….De tous les gens que j’ai croisés sur ce banc, vingt-cinq ans durant, cet homme fut sans conteste l’un des plus étonnants. Et il me fallut un certain temps pour comprendre le but du mystérieux ballet (quasi-statique) auquel il se livrait.

….Après de longues minutes d’immobilité, il se leva. Se figea face aux lions de la fontaine Daumesnil, tel un chaman en pleine méditation.

….Le temps passa. Il ne se décidait pas à bouger. J’attendis. Cinq minutes passèrent. Tout comme lui, le temps ne me faisait pas défaut.

….Le voyant bouger (lentement) le bras gauche, je passai de l’autre côté du banc. Il était tout simplement en train d’enfiler une paire de gants (et non pas, comme pourrait le laisser croire le cliché, de vérifier l’heure à sa montre-poignet). Le temps du départ semblait venu.

….Quelques instants plus tard, il prit son sac et s’avança vers l’arbre, d’un pas lent – un vrai luxe pour le metteur en scène improvisé que j’étais. Tout aussi lentement, il se plaqua contre le tronc, comme s’il allait faire corps avec l’arbre. Et là…

….Abandonnant l’homme à l’intimité de sa très discrète miction, je m’éloignai. À regret car j’aurais tant aimé savoir où ses pas allaient le conduire.
….Direction le square…

 » On a dit DIRECTION LE SQUARE ! « 

….M’y attendaient deux hommes. Du même continent africain, de tempéraments radicalement différents. Bélaïd l’Algérien et Ousmane le Malien. L’un placide, l’autre débordant d’énergie, un peu fou-fou. Devinez lequel des deux m’apostropha ?

Nous eûmes une petite conversation bénuchote fort sympathique. Puis Bélaïd m’invita à visiter son appartement, où trônaient des tableaux, des dessins, des colifichets, une guitare.

….L’arrivée de son épouse, que cette hospitalité – manifestement récurrente – amusait modérément, fit que je quittai cet homme qui peignait, dessinait, chantait, jouait de la guitare, baratinait, comme il respirait.
Je repris mon chemin.

Cette femme n’a rien à voir avec la dingue aux six chiens évoquée au chapitre 26 de « L’esprit Bénuchot »

….À l’opposé du square, à l’angle de la rue de Reuilly et de l’avenue Daumesnil, une échoppe nouvelle s’est installée. En jargon municipal, on appelle cela un « kiosque citoyen ».

….

 

 

 

 

 

 

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Signe des temps où des hommes dorment sur les pas de porte des acupuncteurs, fruits, légumes, musique, livres, cours de peinture…, tout y est gratuit.
…. ….Vingt-cinq ans après la mort de Coluche, Madame la Misère s’est solidement ancrée dans les mœurs.

….Madame la Misère est entrée dans les mœurs, mais des cœurs purs, à défaut de pouvoir lui mener la vie dure, tentent de l’adoucir…

Association Splash Mouv’n Swing

Le site de Splash Mouv’n Swing, citée plus haut.

Avant de quitter la page, retraversons la place et profitons de l’absence de la harpie au cabas pour admirer cette magnifique peinture…

Ici, une créature peinte par une artiste inconnue veille sur vous…
Ici, deux copines inséparables refont joyeusement le monde…
Ici, on va et on vient, on mange et on boit…
Ici, on se souvient…

À suivre dans cette rubrique :

  • 12, 13, 14, 15, 16 : de la porte Dorée aux quartiers cousus d’or