Le jeu du hasard empathique

Les belles rencontres, à Paris comme ailleurs, sont monnaie courante, mais on ne le sait pas toujours car on ne prête pas forcément attention aux gens, pris que l’on est par le temps. Alors que le temps ne demande qu’à s’arrêter pour vous offrir l’opportunité de saisir ces instants de vie.

Contrairement au jeu de l’écoute providentielle, où l’observateur reste passif, dans le jeu du hasard emphatique, l’observateur entre de plein fouet dans la conversation. Soit en faisant le premier pas (mode actif). Soit en se laissant aborder (mode passif).

Mode ACTIF : quai de Jemmapes, 12 mai 2016

Quai de Jemmapes, un matin ensoleillé de printemps.

 

 

 

Le mythique hôtel du Nord, à l’enseigne éclairée de jour comme de nuit. Bénuchot n’y a jamais mis les pieds.
LOULOU LES ÂMES ART. Fripes, vintage et brocante, toujours éclairé aussi.
Le restaurant Haï Kaï
… avec sa façade d’animaux exotiques (hélas salopée par des tags)
Le Pont Tournant. Bénuchot y prend son café depuis quarante ans.
Juste en face, de l’autre côté de la rue, ces trois ménestrels, increvables, jamais taggés.
Et la passerelle surplombant le canal, à côté de l’autre pont tournant.
Mais qui donc tient la laisse de ces toutous ?
Que voilà un homme distingué ! Flûte, il m’a vu…
Faisons comme si de rien n’était. Suivons-le.
Il n’est pas allé bien loin. À qui donc peut-il bien parler ?
Tiens, tiens, une femme.
Une très jeune femme, eh, eh… Et jolie.
« Enlevons nos lunettes, nous y verrons plus clair. »
Cette conversation semble captivante. Mais de quoi parlent-ils ?
Le voilà remettant ses lunettes. C’est le moment… « Pardon, monsieur, ça vous ennuie si je vous prends en photo ? »
« Pas du tout…  Du moment que vous me prenez avec mademoiselle ! »

– Attention, le petit oiseau va sortir !
– Ah, il y a un petit oiseau dans ces appareils ?
– Bien sûr. Même avec le numérique, on ne peut pas se passer du petit oiseau.
– C’est rassurant.

Petit oiseau photographique capturé, selon la méthode Haroche

– Je ne vous le fais pas dire. Comment vous appelez-vous, si ce n’est pas indiscret ?
– Pierre. Et voilà mademoiselle Hélène…
– Enchanté. Moi, c’est Jean-Jacques. Mais vous pouvez m’appeler Bénuchot.
– Bénuchot ! Quel drôle de nom pour un jeune homme comme vous !
– C’est celui de mon oncle. Il habite rue de la Grange-aux-Belles…

Et quand ce n’est pas Pierre, ce sont Catherine et Sylviane.

La conversation se prolonge. M. Pierre vit dans le quartier depuis toujours. S’il connaît Jules Bénuchot ? Il en a entendu parler mais ne l’a jamais rencontré. Je les salue. Nous ne serons pas sans nous revoir…

Ou cette jeune femme qui filme.
Où d’autres gens. Sur la passerelle du pont tournant, il y a toujours âme qui vive.

Quittons à présent le canal Saint-Martin, descendons dans le métro et remontons le temps pour une rencontre nettement moins agréable, mais tout aussi authentique. Sur un mode « passif », cette fois : ce n’est pas nous qui abordons le passant, mais le passant. En l’occurrence, une passagère, quelque peu extravagante. Et qui se révélera peu… fréquentable !

Mode PASSIF : métro, ligne 5. 6 novembre 2011

L’histoire qui suit est rigoureusement authentique. (J’ai un témoin !) Je n’ai pas changé un seul mot des dialogues. La scène se passe sur la ligne 5 du métro. J’accompagne mon fiston Benjamin (14 ans) à la Cité des Sciences de la Villette, où nous allons voir l’exposition Nos ancêtres les Gaulois.
Benji me montre une affiche, alors que le métro démarre.
– Expédition polaire au château de Versailles… C’est quoi, ce truc ?
– On a retrouvé une colonie de manchots fossilisés dans la galerie des Glaces, tu savais pas !
– Ah, ah !
À côté de moi, une dame, la soixantaine, blonde, bien habillée, s’esclaffe.
– C’est le mensonge ! La publicité accompagne le mensonge. Autrefois on faisait de la réclame pour annoncer les produits. Maintenant, c’est le mensonge. Ça va nous mener au fascisme.
– Le fascisme ?
– Vous avez vu les OGM ? Comment ils préparent notre empoisonnement ? C’est pour tout pareil. C’est pareil pour le printemps arabe. Ils ont remplacé les dictatures pour mettre l’Islam à la place. Ça va arriver chez nous, vous allez voir !
Je fais la moue.
– Vous ne seriez pas un peu conspirationiste, madame ? L’Islam en France, tout de même…
– Oui, vous allez voir ! Vous savez ce qui se passe au métro Champs-Élysées-Clemenceau ? Au milieu de la nuit, vers deux, trois heures du matin, des petits camions blancs déversent des hordes de musulmans qui se répandent. (Grands gestes de la main, comme si elle balayait une armée d’insectes parasites.) Je le sais bien, j’habite là.

Stupéfait, je demande à la dame très agitée comment elle s’appelle. (Façon très bénuchote de dévier la conversation.)
– Pas la peine que je vous dise mon nom.
– Ça restera entre nous.
– C’est pas ça… Personne n’arrive à le prononcer !
– Pourquoi, vous êtes malgache ?
– Raaahhh… C’est un prénom breton ! Tenez, regardez, il est écrit là !
Elle exhibe un dépliant en quadrichromie. Je lui demande si je peux la prendre en photo.
– Je ne veux pas qu’on me prenne en photo ! Prenez plutôt ça !
Je prends une photo du dépliant, où l’on voit qu’elle habite bien au 101, avenue des Champs-Elysées. Il y a même son numéro de téléphone, ainsi que celui de son amie posant à ses côtés sur la photo, brandissant un étendard où le Cœur-Sacré du petit Jésus est au menu.

Et je prononce son nom sans me tromper.
– Garlonn.
Elle trépigne de joie.
– Vous êtes très fort ! D’habitude, les gens écorchent mon prénom, bravo !
– Vous savez, je suis mayennais. Breton, mayennais, on a un peu le même sang, ça doit être ça !
Extase de la dame, qui ne se rend pas compte que je la charrie et me balance un laïus sur Anne de Bretagne. La logorrhée repart de plus belle. Elle me raconte qu’elle a fondé une association avec une amie (dont le nom figure sur le dépliant) handicapée qui s’en est miraculeusement sortie en allant à Lourdes. Merci qui ? Merci, petit Jésus !
Elle redouble dans son délire.
– Maintenant, on n’est plus libres ! Ils nous mettent en prison parce qu’on est catholiques !
– En prison ? On vous a mis en prison ? Parce que vous étiez catholique ?
– Oh oui ! Ils ont arrêté vingt de nos camarades parce qu’ils jetaient des cailloux sur leur prétendu théâtre.

La dame fait allusion, je le comprends soudain, aux manifestations intégristes qui eurent lieu quinze jours plus tôt au théâtre de la Ville, place du Châtelet, où se jouait une pièce de Roméo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu.

– La pourriture ! Et ça se prétend artiste ! Chacun sur son trottoir ! Pas de mélange. Elle est belle, la République laïque… Et c’est du théâtre subventionné, payé avec nos impôts ! Vous allez voir, d’ici vingt ans, ils vont prendre le pouvoir en France !
Je manque m’étouffer.
– Moi, je suis fière d’être catholique ! J’ai converti un enfant au catholicisme. Sa mère était juive, son père musulman. Lui, il a voulu être baptisé. C’est un bon catholique ! (Geste tranchant de la main, brutal.)
Je lui montre Benjamin assis en face de moi.
– C’est pourtant beau, le métissage. Regardez-le. Il s’appelle Benjamin. Son père est sénégalais, sa mère française. Musulman, catholique. Où est le problème ? Il est beau, non ?
La harpie balaie mon argument d’un geste de la main. Coup d’œil glacial à Benji. (Première fois qu’elle lui accorde un semblant d’attention.)
– Pffff… Est-il baptisé ?
– Euh, non.
– Ben il finira mal.
– Vous croyez ?
Je ne sais pas comment Benji fait pour ne pas exploser de rire. Mais le plus drôle reste à venir. Celles et ceux qui douteraient de la véracité des propos rapportés peuvent s’arrêter sur ce cliché, où notre voisine de métro figure en bonne compagnie.

Devant le théâtre de la Ville, octobre 2011.

– Est-ce qu’il suit une psychanalyse ? (AUTHENTIQUE)
Benji et moi manquons nous étouffer. Je la fais répéter. Elle ne se fait pas prier.
– Il suit une psychanalyse ?
– Euh, non… Il a quatorze ans. Et vous ?
– Eh bien il finira mal. Si sa mère était catholique, elle aurait dû le baptiser.
Devant l’entêtement de la dame, je change de sujet.
– Bon, euh, d’accord. Je lui transmettrai le message… Et vous allez où, comme ça, madame ?
La question qu’il ne fallait pas poser !
– Je vais manifester à leur foutu théâtre ! Ils remettent ça au Centquatre. Vous savez ce qu’ils font ? Ils jettent des excréments sur le Christ ! Il paraît même que ça pue, quelle pourriture ! Le blasphème. Le droit au blasphème, c’est ça qu’ils veulent… Nous, on est du bon côté du trottoir. De bons catholiques.
– Nous, on va voir l’exposition Nos ancêtres les Gaulois ! Au revoir, Madame !
– Vous feriez mieux de venir avec nous ! glousse-t-elle en tapotant son sac (rempli de cailloux qu’elle va jeter sur les comédiens). Nos ancêtres les Gaulois, pffff…
Benjamin et moi nous levons, sidérés.
Avant d’aller voir l’(excellente) exposition, nous prenons le temps de reconstituer sur une feuille de papier la conversation hallucinante et à sens unique (hélas tronquée) que vous venez de lire.

Garlonn en pleine croisade

Au retour, nous guettons les voyageurs, des fois que la dingue rentrerait de son lâcher de cailloux. Il n’en est rien.
Mais le métro parisien n’est jamais avare de rencontres. Un virtuose de Rubik’s cube nous fera une démonstration ahurissante de son talent et relèvera le défi que nous lui avions lancé : remettre en place les six faces du Rubik’s cube avant la station Gobelins, cinq stations plus loin.

À suivre : La maraude coupe-file, les petits bâtons rompus, le rendez-vous hypothétique, la queue quitte-ou-passe