Être ou ne pas être bénuchot : comment le savoir ?

Si vous lisez ces lignes, vous l’êtes forcément un peu ; le simple fait d’avoir échoué sur ce site n’est pas anodin. Que vous n’en soyez pas informé n’a aucune importance. Après tout, il n’y a pas si longtemps que cet adjectif a fait son apparition dans la langue française. Inutile, par conséquent, de chercher de quelconques statistiques sur les pourcentages de population bénuchote/non bénuchote : la problématique est trop récente pour que les sociologues aient eu le temps de l’appréhender.

Cet homme est-il bénuchot ?

Si les principes bénuchots ici énoncés donnent de précieuses indications sur le caractère détonnant de Jules Bénuchot, savoir si vous êtes vous-même bénuchot ou pas est plus subtil à définir, les lecteurs de L’esprit Bénuchot le savent. [Les autres seraient bien avisés de s’y plonger.] Car Bénuchot n’est ni tout noir ni tout blanc, et c’est loin d’être un saint…


Être bénuchot, c’est quoi ?

Vous adorez vous mêler de la conversation de vos semblables ? Vous aimez aborder des inconnus (sans arrière-pensée malsaine) ? Il vous est impossible d’attendre l’autobus, le métro, sans tailler le bout de gras avec votre voisin (sans curiosité mal placée) ? Vous avez de l’empathie pour vos contemporains – y compris parfois pour des quidams qui ne la méritent manifestement pas, mais dont vous vous dites qu’ils méritent une seconde chance ? Vous aimeriez savoir qui sont tous ces gens que vous croisez ? Vous ne supportez pas les gens égocentriques, mal élevés, vulgaires, radins, dépourvus de générosité ?
Bravo ! Outre que cela vous honore, aucun doute n’est permis : vous avez – sans le savoir – l’esprit bénuchot !

Ce qui n’est manifestement pas le cas – un dessin valant mieux qu’une longue explication – de cette liseuse de bonne aventure dont j’entrepris de photographier la spartiate échoppe, tout près du centre Pompidou. Bien qu’ayant l’ouïe fine et des yeux derrière la tête, cette tireuse de tarots n’a pas du tout l’esprit bénuchot.

Détournant le regard au moment où j’appuyai sur le déclic, elle se leva, se rua vers moi en me lançant une tonitruant injure que la pudeur m’interdit de reproduire dans le corps du texte. Aussitôt après, la harpie décolla son affichette du mur et s’en servit pour me chasser, comme elle aurait fait d’un dyptère rôdant autour de son bol de soupe, tandis que sa cliente, dont il est permis de penser qu’elle ne cochera pas de sitôt les numéros gagnants du Loto, menaçait de s’en aller, « si c’est comme ça ».

« Tire-toi, sale connard ! »

À l’inverse, ce monsieur s’inquiétant de savoir si les pantalons qu’il vient d’offrir à un sans-abri, rue de la Tombe-Issoire (14e), sont bien à sa taille, est, à l’évidence, bénuchot.

Travaux pratiques pour tester votre « quotient bénuchot »

Pour vous familiariser avec la chose, voici quelques exercices ludiques, inspirés de situations banales, que tout un chacun a connues, que ce soit dans les transports en commun (autobus, métro, train) ou dans les « stations en commun » (terrasses de café, files de cinéma, trottoirs, salles d’attente), Bénuchot n’étant pas, on l’aura compris, un campagnard, mais un homme urbain. Ce qui n’empêche nullement les personnes vivant en milieu rural de s’y prêter lors d’un prochain séjour en ville ou d’un rassemblement festif.

Le premier des exercices se rapporte à l’une des choses les plus banales qui soit : la rencontre fortuite d’un quidam qui vous demande son chemin. Ce qui ne demande pas une intense réflexion, tant la réponse, a priori, tombe sous le sens : soit vous connaissez la rue demandée, soit vous ne la connaissez pas.

Si vous ne connaissez pas la rue, la cause est entendue : vous passez votre chemin. Mais est-ce bien aussi simple ? Il est possible, après tout, qu’à l’instar de Bénuchot, selon votre humeur, tel le personnage de la pièce de Georges Perec, L’augmentation, vous soyez amené/e à prendre des voies imprévues, pour des raisons n’ayant pas nécessairement à voir avec votre connaissance topographique de la ville. Nous y reviendrons.

Si vous connaissez la rue demandée, le nombre de réponses possibles (et de dialogues susceptibles de s’en suivre) est bien plus élevé, pour ne pas dire infini, pour peu que vous soyez animé d’un esprit bénuchot à toute épreuve. C’est pourquoi nous nous arrêterons au nombre 26, qui est comme chacun sait le numéro du fer dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, le nombre de dimensions de l’espace-temps dans la théorie des cordes et celui du département de la Drôme.

Un quidam vous hèle : « Pardon, monsieur / madame, je cherche la rue Célestin-Crémieux… »

A) Vous vous exclamez : « Voilà une excellente idée, je vous souhaite bonne chance dans vos recherches ! » Et vous passez votre chemin.

B) Vous répondez : « Vous ne risquez pas de la trouver. Il n’y a pas de rue Célestin-Crémieux à Paris. » Devant l’incrédulité du quidam brandissant le misérable bout de papier où il a recopié une adresse, vous vous montrez intraitable. « Il y a bien une rue Crémieux, dans le 12e, mais pas de rue Célestin-Crémieux. Je suis formel. »

C) Vous faites comme si vous n’aviez pas entendu et passez votre chemin.

D) Vous lui faites comprendre dans un sabir de votre invention que vous ne parlez pas le français.

E) Vous lui répondez en utilisant la langue des signes, ce qui le/la déconcerte.

F) Vous lui dites que vous n’êtes pas d’ici et vous en montrez désolé.

G) Vous hésitez. « Rue Célestin-Crémieux… Rue Célestin-Crémieux, oui, ça me dit quelque chose… Ah, c’est trop bête… Je n’arrive pas à me souvenir où c’est… C’est terrible, ces trous de cadastre ! » (Vous pouvez faire durer mais ce n’est pas obligé.)

H) Vous lui dites que vous ne savez pas.

I) Vous lui dites que vous ne savez pas et appelez des passants à la rescousse.

La belle et méconnue rue Crémieux (12e)

J) Vous lui déconseillez fortement de se rendre rue Célestin-Crémieux, après les événements de la semaine passée, ce n’est pas très prudent, à votre place, j’attendrais un peu, ça chauffe, là-bas ! Devant l’air interloqué du quidam, vous ajoutez : « Mais vous faites ce que vous voulez, cela ne me regarde pas… »

K) Vous soupirez. « Ce n’est pas la porte à côté ! Vous auriez plus vite fait de prendre un taxi… »

L) Vous lui indiquez la direction en le noyant sous un flot d’indications embrouillées (ce qui est souvent, reconnaissons-le, le cas des gens du quartier qui vous indiquent de bonne foi votre chemin).

M) Vous lui indiquez brièvement la direction et lui conseillez de demander à quelqu’un d’autre en cours de chemin.

N) Vous lui indiquez sciemment la direction opposée.
a) vous le laissez partir en ricanant (bénuchot négatif)
b) vous le rappelez au bout de dix secondes en indiquant que vous vous êtes trompé/e (bénuchot positif)

O) Vous sortez un plan de votre poche et lui indiquez l’itinéraire à suivre. (La variante avec un GPS est possible, quoi que fort peu bénuchote.)

P) Vous lui indiquez l’itinéraire et devant son air dubitatif, vous finissez par lui laisser votre plan. S’il refuse de le prendre, vous vous fâchez, ce n’est qu’un plan, allons !

Mais qui donc est cet homme ?

Q) Vous répondez : « Vous savez qui c’était, Célestin Crémieux ? Ah, on l’a un peu oublié, Célestin Crémieux, et c’est bien dommage… »
a) le quidam vous écoute poliment
b) il vous dit qui était Célestin Crémieux et vous passez pour un imbécile
c) il s’enfuit sans demander son reste

R) Vous lui dites que vous vous appelez Célestin Crémieux.

S) Vous l’accompagnez quelques secondes puis, tendant le bras tel César désignant l’infâme Brutus, lui indiquez un point à l’horizon. « Vous ne pouvez pas la louper ! »

T) Vous lui demandez s’il ne préfère pas plutôt prendre un verre plutôt que d’aller rue Célestin-Crémieux.

U) Vous l’accompagnez jusqu’à l’endroit demandé. Au début, il est sur ses gardes puis finit par s’habituer.
a) vous restez muet/te (bénuchot négatif)
b) vous l’abreuvez de paroles (bénuchot positif)

V) Vous lui demandez ce qu’il va faire à cet endroit, je suis curieux, c’est plus fort que moi, c’est mon côté bénuchot…
a) le quidam ne réagit pas
b) il demande ce que veut dire « bénuchot ». (Attention, si vous répondez, vous n’êtes pas sorti de l’auberge…)

W) Vous vous frappez soudain le front et affirmez d’un air effaré qu’un fait divers atroce s’est déroulé autrefois rue Célestin-Crémieux.
a) il demande des détails, précisant qu’il adore les romans policiers
b) ça ne lui fait ni chaud ni froid

X) Vous ajoutez que vous avez très bien connu la victime.

Y) Vous lui dites que l’assassin se trouve en face de lui. Puis vous éclatez de rire en disant que vous venez de lui raconter des bobards.

Z) Vous lui dites que l’assassin se trouve en face de lui. Puis vous vous jetez sur le quidam en imitant la voix d’Homer Simpson.

Après cette mise en jambes (que nous aurions pu étendre à l’infini, tant le nombre d’hypothèses est incalculable), dans laquelle il vous est loisible de picorer selon le principe « être ou ne pas être bénuchot », vous pouvez passer au premier exercice bénuchot, beaucoup plus sérieux et demandant un vrai investissement intellectuel et une concentration de tous les instants : le jeu de l’écoute providentielle.

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