Le jeu de l’écoute providentielle

1BernardBlier

Jules Bénuchot, on l’aura compris, n’aime rien tant que se mêler de la vie des autres. Où qu’il aille, il faut qu’il parle aux gens. C’est plus fort que lui. Qu’on lui demande son chemin est pour lui pain bénit. Durant ses 65 années de vie d’adulte (de 18 à 83 ans), desquelles nous retrancherons deux années (1958, passée en Algérie ; 1992, la mort de sa petite Adèle, fin 1991, l’ayant anéanti), à raison de 365 jours par an, quinze rencontres par jour (fourchette basse, étant donné qu’il lui arriva certains jours d’aborder plus de quarante personnes), on estime qu’il est allé à la rencontre de… 344.925 personnes (365 x 15 x 63), que nous arrondirons à 350.000.
Ce qui correspond à 1/6 de la population parisienne !

Ces chiffres donnent le vertige. Combien de Parisiens (à part ceux dont c’est le métier, ou dont la nature particulière les pousse à certaines extrémités ; commerçants, chauffeurs de taxi, mendiants, prostituées, dealeurs, dragueurs, détraqués sexuels, musiciens de rue, Jacques Chirac) peuvent se targuer d’avoir fréquenté de près autant de leurs contemporains ? À cette question, il sera répondu : aucun. Car si L’esprit Bénuchot est le roman de l’infini, Bénuchot, jusqu’à preuve du contraire, est unique.

Pour vous familiariser avec la psychologie du bonhomme, voici quelques exercices qui vous permettront de dialoguer avec les gens, dans un esprit on ne peut plus bénuchot. Et comme ce dernier n’est pas dénué de contradiction, commençons avec un exercice ne nécessitant aucune intervention, le jeu de l’écoute providentielle.

Il suffit de s’installer quelque part – dans un café, par exemple – pour qu’arrivent les belles choses. Attention, rien à voir avec les brèves de comptoir des piliers de bistrot – cocasses mais un peu courtes ! Non, ce sont de vraies histoires vraies, avec des morceaux entiers de vie, parfois si bas chuchotés qu’ils restent collés aux lèvres et qu’il faut s’approcher très près pour les saisir. Ces histoires sont souvent si fortes qu’on aurait aimé les avoir inventées. Elles sont aussi le signe que la réalité n’a pas de leçon à recevoir de la fiction.

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Donc… Vous entrez dans un café. Vous vous asseyez. Vous écoutez. Vous sortez votre carnet, votre dictaphone si vous en avez un. (Nous ne saurions trop vous conseiller de vous en procurer un ; écrire sur un carnet n’est pas chose aisée, même si c’est évidemment plus « sensuel ».) Si vous n’avez rien de tout cela, essayez de vous souvenir. Ce n’est pas facile mais constitue assurément un exercice de préservation contre ces abominables maladies de la mémoire qui enfouissent le passé de nos vieilles gens dans des profondeurs mortifères. Surtout si, comme dans l’histoire ci-dessous rapportée, que nous appellerons La mémoire des patates, et à laquelle rien n’a été inventé, les dialogues fusent…

LA MÉMOIRE DES PATATES

L’histoire suivante se déroule dans la matinée du mardi 18 décembre 2013 au café Le Bouquet, à l’angle de la rue Boulard et de la rue Daguerre (XIVe).

Un couple de vieilles personnes, attablées au fond de la salle. Ils sont beaux, très distingués. Leur vie a dû être bien remplie. J’enrage de ne pas pouvoir les photographier car ma batterie est déchargée. (Tout comme j’enragerai plus tard de ne pas avoir osé leur demander leurs prénoms, trop ému que j’étais pour les déranger.) À défaut, voici une photo des lieux où ils se trouvaient. J’étais assis à gauche. Eux se faisaient face à la  table de droite. Entre eux et moi, la distance de « confidentialité » que l’on fait désormais observer dans les bureaux de poste. Cela ne m’empêcha évidemment pas de boire leurs mots car ils parlaient plutôt fort.

La dame perd la mémoire mais ne semble pas souffrir de la maladie d’Alzheimer (à moins qu’elle n’en soit qu’au commencement). Ils se vouvoient. Leur vocabulaire est châtié, comme si leur vie dépendait du moindre écart de vocabulaire.

Elle ne cesse de répéter des phrases comme : « A-t-on réglé ? » ou « Quand partons-nous ? » Le monsieur la couve des yeux, comme le joyau précieux qu’elle est restée. Appareil photo en rade, dictaphone oublié, il y a des jours comme ça… Tant pis. J’ouvre mon cahier Caradache, je me fais tout petit. Et je gratte le papier. Des mots qui suivent, aucun n’a été inventé.

C’est le monsieur qui ouvre le bal.
– Vous vous souvenez de Simone Biscara ? C’était une amie de votre sœur. On invitait nos amis là-bas. Ça se faisait !
La dame, curieuse :
– On invitait qui ?
– Roger. La petite Geneviève. Vous les invitiez. Vous achetiez de belles dindes farcies chez le boucher.
– C’était copieux ?
– Ah oui !
Elle rit.
– Moi, je ne suis pas très forte en cuisine.
– Vous avez raison. C’est aussi bien quand c’est fait par les autres.
La dame sourcille.
– Je l’étais, autrefois ?
– Non. Pas vraiment.
– Mon chéri, qu’avez-vous acheté ?
– Des croissants. Ah, on voyageait, vous vous souvenez ?
– Oui. On est toujours à Paris, maintenant…
– Ce n’est pas plus mal.
– On a réglé ?
– Oui. C’est comme pendant votre jeunesse. Vous étiez tout le temps à Paris. Sauf quand vous étiez à Pornichet. Il y avait votre sœur, Marie-Thérèse…
– Je ne me souviens pas.
– Elle chantait une chanson sur les pommes de terre. Comment c’était ?
Le monsieur hésite et se met à chanter.
Lundi, des patates, mardi, des patates, mercredi, des patates aussi…
Après un moment d’hésitation, la dame se met à chanter à son tour. Ils reprennent en chœur.
– Jeudi, des patates, vendredi, des patates, samedi, des patates aussi.
Le monsieur (cessant de chanter) :
– Elle aimait bien les pommes de terre, Marie-Thérèse ! Et le dimanche, jour du Seigneur ! Quelle chance ! Des patates au beurre !

La dame rit puis redevient tout à coup grave.
– Et ma sœur, où est-elle, maintenant ?
– Elle est morte.
– Où est-elle enterrée ?
– À Garancière.
La stupeur s’attarde un instant sur son visage.
Puis :
– Ah. Et maintenant, où va-t-on ?
– Chez le masseur.
– Ma sœur ! Mais vous venez de dire…
– Chez le masseur, chérie. Le kiné.
– C’est vous qui en avez besoin ?
– Non. C’est pour vous.
– Ah… On est bien, à Paris, non ?
– Oui, on est bien.
– On est bien parce qu’il y a le Franprix.
– On est bien parce qu’on est tous les deux !
Ils rient encore ensemble.

– Actuellement, les femmes sont bien parce qu’elles ont tout.
– Heureusement. Parce qu’avant, c’était l’esclavage. Il fallait éplucher tout le temps. Parce qu’il y avait la vaisselle, la lessive…
– Tout ça, ça se fait tout seul, à présent.
– C’est grâce aux Américaines. Parce qu’en Amérique elles ne voulaient pas être esclaves ménagères.
– Les Européennes en ont bien profité.
– En Amérique, ceux qui ne veulent pas laver la vaisselle ne peuvent pas se marier. Ils ne trouvent aucune femme pour faire le larbin. S’il n’y a pas de commodités pour préparer…
– Préparer quoi ?
– Le repas… Les patates !
Les revoilà riant de bon cœur. Les outrages du temps sont un instant oubliés.
La dame va pour se mettre à chanter, puis :
– Qu’avons-nous à acheter, maintenant ?
– La nourriture, elle se fait dans des usines. Avant, pour se marier, la fille avait besoin d’un trousseau. Maintenant, on fiche tout en l’air. On les change quand on en a marre. Tout a changé en peu de temps.
– En combien de temps, mon chéri ?
– Une vingtaine d’années.
– A-t-on réglé, chéri ? Et maintenant, où allons-nous ?
– On a le temps, chérie…
– Ah !

6moulinexLe festival n’est pas terminé. Le monsieur reprend :
– Les Africaines, elles arrivent en France. En quinze jours, elles ont pris toutes les habitudes des Françaises. S’il fait froid l’hiver, elles chauffent. S’il fait trop chaud l’été, elles ne sortent pas.
– Tout a changé, n’est-ce pas ?
– Tout a changé, oui. Si on demande aux gens pourquoi ils travaillent, avant ils disaient « pour gagner de l’argent ». Maintenant, ils disent « pour attendre la retraite ». C’est comme ça, maintenant, ça change beaucoup. Maintenant, c’est différent. Les gens travaillaient cinquante ans. Même soixante. Avant, l’occupation, ça consistait à casser du sucre sur les mauvaises camarades…
– J’aime bien l’expression « casser du sucre ». (Elle rit.)
– C’était ça, dans le temps, l’occupation. C’était tuer le temps. Il y avait des bonnes. Les bonnes, elles avaient tout à faire, elles faisaient tout le boulot.
La dame ricane.
– Elles étaient nourries, logées, blanchies !

Le vieux monsieur s’exclame.
– Nourries ! C’est elles qui faisaient la cuisine ! Logées ! C’est elles qui faisaient le lit ! Blanchies ! C’est elles qui faisaient la lessive !
– Oui, mais quand même… Où allons-nous maintenant ?
– Chez le kiné, vous savez bien.
– À quelle heure ?
– Dans dix minutes.
– Ah !
– Quand j’étais jeune, j’allais en vacances dans l’ouest, du côté du Mans. Il y avait des petites fermes. Il y avait un petiot, il n’était pas maltraité, parce que les gens n’étaient pas méchants. Ils n’avaient pas la vie en rose mais ils n’étaient pas malheureux. Ils avaient plus de distractions que les gosses de la ville. Ils s’inventaient des jeux. Ils allaient pêcher des grenouilles. Moi je n’y croyais pas mais un jour ils m’ont emmené. Ça me faisait de la peine. Ils mettaient des foulards rouges pour les attraper. J’en ai pêché une, une fois…
– J’étais avec vous, chéri ?
– Non, bien sûr. J’étais un enfant. Nous…
– Moi aussi, j’ai été une enfant. Mais je ne pêchais pas la grenouille.
– Que faisiez-vous, enfant, ma chérie ? Vous vous souvenez ?

7sautalacordeLa dame réfléchit pendant quelques secondes.
– Nous sautions à la corde, je crois. Nous faisions de la bicyclette… Nous regardions les garçons. Il faisait très froid l’hiver. Nous faisions des bonhommes de neige qui restaient debout des semaines entières. Vous faisiez des bonhommes de neige, chéri ?
– Oui. Et de grandes batailles de boules de neige. Un jour, la bonne du curé a reçu un déluge de boules de neige. Ça a bardé !
– Ça devait être amusant.
– C’était très amusant, oui. Sauf pour nos parents, qui n’aimaient pas nous voir rentrer tout crottés. Avec la neige qui fondait !
– Vous aimiez la neige, chéri ?
– Tous les enfants aiment la neige.
– Il ne neige plus, à Paris.
– Oui, c’est vrai…
– C’est à cause du réchauffement climatique, il paraît. Vous croyez que les Esquimaux vont devoir quitter leurs igloos ?
Le monsieur rit.
Peu après, il règle l’addition. Ils quittent le café. Ils auraient pu continuer à parler ainsi pendant des heures. Les voilà sur le trottoir, bras dessus, bras dessous.

Je les suis. À l’angle de la rue Boulard et de la rue Liancourt, les Autruches font le guet. Je me demande s’ils m’ont remarqué. Poser la question, c’est y répondre. Ils sonnent à un interphone. Il s’agit bien d’un masseur-kinésithérapeute. Je les laisse s’engouffrer dans l’immeuble, avec le regret de ne pas avoir pu les prendre en photo et, surtout, de ne pas leur avoir demandé comment ils s’appelaient.

Un autre jour, j’aurais attendu qu’ils ressortent mais je n’en ai rien fait. Cette histoire m’a rendu un peu plus triste que je ne veux bien l’admettre, mais je ne m’en rendrai compte qu’un peu plus tard, en écrivant ces lignes.

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Deux ans et demi plus tard, je reviens au Bouquet. Je vais voir le patron. Je lui demande s’il se souvient d’un vieux couple dont la femme était atteinte de la maladie d’Alzheimer, ils s’asseyaient à la table du fond, ça vous dit quelque chose ?
– Vous êtes de la famille ? me demande-t-il, goguenard.
– Non, non. Ce serait trop long à expliquer.

Un autre jour, je lui aurais expliqué que j’écris un livre sur un vieux monsieur qui note la vie des gens sur des carnets, et que dans le cadre de mes repérages je passe des journées entières dans les cafés, mais ce jour-là le cœur n’y était pas.

J’ai pris mes clics et mes clacs, j’ai enquillé la rue Boulard jusqu’à la rue Liancourt. J’ai attendu pendant dix minutes devant la plaque du kinésithérapeute. Sonner ? Ne pas sonner ? « Pardon, madame, j’ai une question un peu délicate. Le 18 décembre 2013, une patiente à vous est venue vous voir, elle perdait la mémoire, elle devait avoir mal au dos, elle était accompagnée par son époux, ils s’aimaient fort, vous ne pourriez pas me dire leur prénom, par hasard ? »

Au moment d’appuyer le doigt sur la sonnette, j’ai renoncé, et je suis allé admirer l’admirable vitrine de Chez Bogato, une boutique ouverte par une ancienne cadre administrative de la finance reconvertie dans la papeterie, juste à côté. Parfois, avec la meilleure volonté du monde on n’est pas très bénuchot.

Puis j’ai rejoint l’avenue du Général-Leclerc par la rue Ernest-Cresson, et je suis allé m’asseoir sur un banc de la charmante Villa Adrienne, tout près de l’hôpital La Rochefoucauld, où j’avais l’habitude de me reposer à l’époque où j’habitais dans le quartier, huit années durant.

Mauvaise pioche. Au bout d’une minute, le gardien de la villa, un petit portugais teigneux, aimable comme une porte de prison, m’intima l’ordre de quitter les lieux. Je lui répondis que j’attendais un ami habitant la cité et que j’étais en avance. Il me demanda son nom. Je rétorquai que ma vie privée ne le regardait pas. Il leva le poing et menaça de me casser la figure. (Authentique, ce lieu romantique est gardé par un cerbère avec un petit pois lui tenant lieu de cerveau.) Je finis par répondre sur un ton qui ne souffrait aucune contestation : « M. Bénuchot. »

« Y a pas de Bénuchot ici ! éructa le cerbère. Tirez-vous ou j’appelle les flics ! »

Hésitant à poursuivre un dialogue de sourd qui le conduirait tout droit à l’infarctus et moi au poste – ce qu’aurait fait Bénuchot à ma place –, je partis. Il y a des jours comme ça…

Dans le jeu de l’écoute providentielle, on l’a vu, l’observateur reste passif, ce qui est quelque peu frustrant, surtout si l’on est animé d’un fort « quotient bénuchot ».

C’est pourquoi il est proposé à la rubrique suivante un exercice dans lequel l’observateur devient actif, et que nous appellerons par conséquent le jeu du hasard empathique.


À suivre dans cette rubrique :