Des invités prestigieux : Étienne Klein, Serge Haroche, Einstein

Pour des raisons aisées à comprendre, nous ne pouvons dévoiler ici la raison de la présence de ces trois physiciens dans L’esprit Bénuchot. Si les deux premiers sont bel et bien vivants, le troisième, même si l’on a parfois l’impression qu’il est toujours avec nous tant il occupe nos esprits, n’est plus de ce monde. Ce qui laisse à penser que sa collaboration pourrait être d’une nature différente de celle de Serge Haroche et Étienne Klein.

Albert Einstein

À moins d’être dépourvu de cerveau ou de rentrer d’un long séjour sur la planète Sirius, tout le monde connaît Albert Einstein, l’inventeur des théories de la relativité restreinte et générale, le découvreur de l’espace-temps et de la fameuse équation E = MC2, l’homme qui avait prévu les ondes gravitationnelles, récemment découvertes. Quant à ceux qui ne sauraient pas lire, ils ont vu, au moins une fois dans leur vie, la fameuse photo d’Einstein tirant la langue, prise le 14 mars 1951, le jour de son 72e anniversaire, l’une des photos les plus universellement connues – tout au moins sur notre planète.

1. guevara2.Tien an men 3.Marilyn Monroe 4.albert-einstein 5. Neil-Armstrong Comme en témoigne son livre Comment je vois le monde, que l’on peut rapprocher, à bien des égards, du Qu’est-ce que la vie ? de Schrödinger, par sa portée philosophique, et d’où est extraite l’exergue du présent roman : « La plus belle expérience que nous pouvons faire est celle du mystère. », Einstein était un humaniste qui ne s’est pas contenté d’écrire des articles scientifiques et de développer des équations. En serait-il allé différemment s’il n’avait été un citoyen allemand sous la barbarie nazie ? Sans doute. Son combat contre le nazisme et pour le peuple juif ont marqué son existence. Et on imagine sans peine dans quel état dut le plonger l’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, lui qui avait écrit au président Roosevelt pour le prévenir des avancées importantes des nazis en matière nucléaire, et inciter les États-Unis à accélérer leurs recherches sur la bombe atomique, avec les conséquences que l’on sait.

Ce que le grand public sait moins, c’est que le grand homme pouvait aussi se poser des questions que n’aurait pas désavouées un Jules Bénuchot. Des questions bénuchotes, en quelque sorte. Telles que : « Que connaît un poisson de l’eau dans laquelle il nage ? À quoi ressemblerait le monde si je roulais à motocyclette à la vitesse de la lumière ? À quoi sert-il de porter des chaussettes ? Pourquoi ne pas faire bouillir les œufs dans la soupe puisque cela permettrait d’éviter d’utiliser une casserole de plus ? »

Oui, mesdames et messieurs, il y avait assurément du Bénuchot chez cet homme-là !

6.comment je vois le mondeEinstein aimait rire, aussi. Dans le film Comment je vois le monde,  Abraham Pais, un de ses plus proches collègues à Princeton, regrette de ne pas avoir un enregistrement qui aurait capturé le rire d’Einstein lorsqu’il entendait une bonne histoire juive, ce rire qui ressemblait, dit-il, à l’aboiement d’un phoque rassasié. Je ne sais pas si vous avez déjà entendu un phoque rassasié aboyer. Moi non. Et je me permets un petit aparté, afin de vous raconter une anecdote toute fraîche.

J’ai posé la question (par courriel) à mon ami Guirec Soudée, ce Breton un peu fou qui vient de passer trois mois bloqué dans les glaces du grand Nord avec sa poule Monique.  Le navigateur gallinophile, dont la performance pourrait lui valoir de faire son entrée dans la très fermée Compagnie de la Mandragore – dès que l’un de ses sept membres aura cassé sa pipe –, me fit cette réponse qui me laissa pantois : « Un phoque rassasié, ça n’aboie pas, mon pauvre ami. Un phoque rassasié, ça grince. Un peu comme Monique quand je lui raconte une histoire belge ou que je lui explique la théorie de la relativité d’Einstein, pour passer le temps dans la solitude des glaces. »
Cette coïncidence se passe de commentaires !

7. Guirec SOudee8.Guirec et MoniqueVoilà pourquoi, entre autres choses, si Einstein n’apparaît pas directement dans L’esprit Bénuchot en tant qu’être de chair et de verbe, son esprit rôde, inlassablement, à chaque page – j’espère qu’on ne verra là aucune présomption de ma part –, un peu comme celui de Milan Kundera, le grand écrivain tchèque, qui partage avec Einstein les auspices de ce roman, et dont je partage la phobie pour le livre numérique.

Tous deux, en outre, partagent – restons dans le présent –, tout comme mon ami amoureux de la mer et des poules Guirec Soudée, une sensation commune : ils n’avaient pas peur du temps.

Le temps, un sujet à la fois banal et infiniment complexe, qui passionne notre deuxième invité, Étienne Klein, comme nous l’allons voir.

Étienne Klein

9.Etienne-KleinLe temps et Etienne Klein, c’est un peu comme l’œuf et la poule, ils sont indissolublement liés – à ceci près que l’on sait lequel des deux est venu en premier. Au point qu’il lui a consacré de nombreuses conférences et a écrit plusieurs livres sur le sujet. Lisez-les, regardez-les, vous ne perdrez pas votre temps… Dans celle-ci, il répond à la question, assez gonflée : Le temps existe-t-il ?

Né un 1er avril – 1958, la même année que votre serviteur, mais pas sous la même République – Étienne Klein ne déteste pas faire montre de son exubérance taquine pour étayer et égayer ses raisonnements, ce qui est bien commode car les sujets qu’il évoque sont souvent si ardus qu’il n’est pas besoin d’être aliboron pour n’y entraver que pouic. C’est dans son livre Il était sept fois la révolution que j’appris l’histoire du physicien George Gamow, qui relata dans un article fort sérieux publié dans la non moins sérieuse revue Nature que les vaches ne mastiquent pas dans le même sens selon qu’elles se trouvent dans l’hémisphère nord ou dans l’hémisphère sud. Ce qui fut gobé tout cru par des milliers de lecteurs, dit-on. À l’image de Gamow, physicien facétieux,  qui vulgarisa la physique en publiant des nouvelles loufoques, Les aventures de M. Tompkins, les conférences de Klein fourmillent d’exemples de ce type.

11. Le-facteur-temps…jpgMais nous ne sommes pas là – enfin, pas Sept-fois-la-revolutionseulement – pour raconter des histoires drôles… Revenons à nos moutons quantiques.

Dans ses travaux de vulgarisation, Etienne Klein, qui anime sur France Culture l’émission La conversation scientifique, a toujours tenté de montrer comment les phénomènes de physique quantique tenus pour des paradoxes de cette discipline ressemblent à des effets très familiers, ce qui ramène à l’obsession bénuchote pour les correspondances improbables entre la vie quantique et la vie macroscopique, que l’on pourra retrouver à la rubrique Principes bénuchots, où tout vous sera expliqué.

Évoquant la disparition d’Ettore Majorana, à qui il a consacré son En cherchant Majorana, que j’ai chroniqué sur mon blog lunatique,  Klein affirme : « La vie de chacun de nous est quantique, d’une certaine façon. Dans notre tête, beaucoup d’états se superposent. Mais nous sommes obligés de faire des choix, c’est-à-dire de réduire le paquet d’ondes. » Autrement dit, de passer de l’équation probabiliste de Schrödinger à la certitude d’un seul état. Cette pirouette, qui ravirait un Jules Bénuchot, pourrait aussi être une définition de la littérature, cette chose étrange qui permet tous les excès, à commencer celui qui consiste à passer d’un état à un autre, de la réalité à la fiction, du mensonge à la vérité, de la vie à la mort, voire de surperposer les deux états… Et de rebrousser chemin, de bifurquer, à tout moment, toujours avide de nouveaux horizons, qui sont aussi parfois de fameux paradoxes.

Comme celui, par exemple, du grand Nord austral, où Guirec Soudée vient de passer trois mois enfermé dans un bateau avec une poule.

Serge Haroche

7.Serge HarocheContrairement à Étienne Klein, le conférencier génial que l’on convoque au fenestron dès que l’on découvre un boson scalaire, des ondes gravitationnelles ou qu’une sonde se pose sur une comète – c’est-à-dire pas si souvent que cela –, Serge Haroche n’est pas un boute-en-train, en tout cas lors de ses apparitions publiques.
Spécialiste de physique atomique et d’optique quantique, Serge Haroche, c’est l’homme discret, le jongleur d’équations, l’expérimentateur au long cours, tenace et discret, le chercheur de l’ombre ; ce qui n’est pas le moindre des paradoxes quand on a consacré toute sa carrière à travailler sur les phénomènes d’optique quantique, dans le laboratoire de ses glorieux aînés, Kastler et Brossel, sous l’œil bienveillant d’un autre prix Nobel, Claude Cohen-Tannoudji, travaux qui furent récompensés en 2012 par le prix Nobel de physique.
De quoi s’agit-il ? vous demandez-vous, plus intenable qu’un bénuchot.
Avec son équipe, Serge Haroche a imaginé des méthodes expérimentales novatrices qui ont permis d’isoler, de mesurer et de « manipuler » ces particules quantiques que sont les photons. Pour cela, il les piège dans une « boîte à photon » faite de deux miroirs supraconducteurs pendant un dixième de seconde, un temps exceptionnel quand il s’agit de confiner des particules qui se propagent à la vitesse de la lumière. Autrement dit, cet homme-là a réussi à capturer un photon, réalisant là un des rêves fous d’Einstein. Certains vous diront même qu’il a réussi à tuer le chat de Schrödinger, avant de le faire prospérer dans ce qu’on appelle dans le jargon des « zoos de chats de Schrödinger ».

Zoo-de-chats-de-SchrondingerSi je suis redevable à Klein de m’avoir initié – dans la gaité et la bonne humeur – aux mystères des quanta, c’est à ce scientifique génial que je dois d’avoir été initié à ce qu’il appelle « l’étrangeté quantique », j’ai bien dit l’étrangeté quantique, et non pas la physique quantique, car si je suis à peu près au fait de la plupart des théories quantiques développées depuis plus d’un siècle, si je crois en avoir compris le sens par les mots, je suis bien incapable de comprendre la signification des équations qui les (d)écrivent. Tout comme j’ai un peu de mal à saisir, comme la plupart d’entre vous, par quel miracle toute la nature est contenue dans des équations. Cela étant, ce qui compte, c’est la formidable poésie qui s’en dégage. De la nature, mais aussi de la physique quantique. Car le vocabulaire quantique est riche en jolis mots, comme en témoigne la profusion des portes, fentes, cavités, couplages, qubits, excitations, harmonies, couleurs, saveurs, qui ne sont pas sans rappeler le vocabulaire de l’amour.

L’amour sans qui, ne manquera pas de vous rappeler Jules Bénuchot, aucune vie ne serait possible !

HarocheconferenceLiberationEt nous voilà donc arrivés au carrefour de tous les possibles, quand l’indicible, l’incompréhensible, le mystérieux, l’insoupçonné se rejoignent, dans une sorte de feu d’artifice, qui pourra rester – ou pas – virtuel, selon que vous le laisserez filer dans le ciel ou que vous chercherez à l’apprivoiser. On appelle cela – en tout cas dans mon livre à moi, que j’ai couvé pendant une vingtaine d’années – l’esprit bénuchot.

Et qu’est-ce que L’esprit Bénuchot, sinon un judicieux compromis entre la connaissance et l’hébétude ? Peut-on vivre sans s’intéresser à la physique quantique, à la théorie de la gravitation, aux origines de la vie, de l’univers ? Oui, on peut, mais ce n’est pas très malin. Peut-on vivre en ayant le nez dans le guidon de la science, jetant un œil brouillon sur les petits riens de la vie comme un entomologiste sur ses nuées d’insectes ? Oui, on peut, mais ce n’est pas très humain.

Haroche-college-deFrance-La dernière fois que j’ai croisé Serge Haroche, c’était le 14 avril 2015, à l’issue de sa leçon de clôture de la chaire quantique du Collège de France, qu’il a occupée pendant quinze ans. Ce jour-là, à la fin de la séance, alors qu’il était entouré de sommités scientifiques de ses amis, prenant mon courage à deux mains, je suis allé lui en serrer une, lui avouant que je l’avais glissé dans L’esprit Bénuchot. Sans préciser, bien entendu, de quoi il retournait. Il me répondit gentiment, avec un sourire d’enfant : Envoyez-le moi. Je le lirai avec plaisir. Me croirez-vous si je vous dis que cela me mit dans le même état de sidération que le jour où, enfant, juché sur les épaules de mon père, le général de Gaulle m’adressa un petit coucou du haut de son long nez, à La Chapelle-Moche, en 1963 ?

Si vous avez une heure à tuer et ne craignez pas d’être ébloui, prenez le temps de vous arrêter pour regarder sa magnifique leçon de clôture du 14 avril 2015, sur le thème de la lumière.

Et si vous êtes prêt à multiplier ce temps par quinze, prenez-le pour lire L’esprit Bénuchot. Ainsi, vous découvrirez par quelle mystérieuse alchimie à peine croyable un prix Nobel de physique et un individu lambda comme Bénuchot qui a tout juste le certificat de fin d’études ont pu se retrouver dans un concept… étonnant, sous l’œil goguenard d’Étienne Klein, bien sûr !