Tout le monde n’a pas eu la chance de rencontrer Léo Ferré

Léo Ferré écrivit un jour dans une chanson : « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit ! » Cette chanson, tout le monde la connaît, c’est Richard.

Ce que les gens ne savent pas, c’est que le grand artiste l’a en partie écrite pour un chauffeur de taxi qui le chargea à la sortie de l’Olympia. Et que le chauffeur de taxi s’appelait – et tant pis si vous ne nous croyez pas… Jules Bénuchot.

Vous êtes sceptique ? Vous vous dites : « Il en fait un peu trop… Il perd la raison ! Eh bien, vous avez tort : la preuve :

Le texte qui suit est extrait de L’esprit Bénuchot.

Léo Ferré, il l’avait chargé une fois, à la sortie de l’Olympia. Même les plus chouettes souvenirs, ça t’a une drôle de gueule. Pas pour Bénuchot. Il revoit cet instant truculent où il était monté dans son taxi, avec sa blanche tignasse électrique. Rue de Pixérécourt, s’il vous plaît. Je vais chez une amie qui a la chance de vivre à la campagne en plein Paris ! La course dura vingt-sept minutes. Léo Ferré avait regardé la pluie taper contre la vitre en battant la mesure de ses yeux sémaphores, puis il croisa le regard bénuchot dans le rétroviseur, comme s’il se rendait soudain compte qu’au volant se tenait un être humain.

6. Leo-ferre

« Vous savez, monsieur, les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit. Comme vous et moi dans ce taxi. L’autre soir, dans un bar, j’ai vu un homme, et je me suis mis à jeter des mots sur un bout de papier. Oh, ce n’était rien, je sentais bien qu’il manquait quelque chose. Tenez, je vais vous la chanter, si ça ne vous ennuie pas… Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi, accoudés à ce bar, devant la bière allemande. Quand je nous y revois, parfois je me demande si les copains de maintenant savaient parfois… À présent, je vous regarde, monsieur, et je me dis que l’homme de la chanson, c’est vous ! Mais c’est vous, parbleu ! Monsieur Richard ! N’est-ce pas merveilleux ! Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit… Comme vous et moi dans ce taxi. Exactement. Comment vous appelez-vous, monsieur ? » Léo le fixait de ses yeux de vieux hibou, il ne savait plus où se mettre. « Je m’appelle Jules. Jules Bénuchot. – Bénuchot ! Quel nom magnifique ! Mais il faudra vous écrire une chanson, cher monsieur ! Quand je vais raconter ça à Caussimon… Bénuchot ! » Il entendait encore la belle voix rauque du chanteur : « Monsieur Bénuchot… encore un verre ? Le dernier ! POUR LA ROUTE ! » L’artiste avait claqué la porte, après lui avoir abandonné un pourliche généreux, et s’était fait la belle dans la nuit. Un vent coulis flotta sur ses épaules, il fit encore une course et éteignit la loupiote. Le taxi glissait sur le macadam comme un oiseau furtif.

7. Taxi (borne)Avant de quitter le taxi Bénuchot, une petite anecdote, qui fera plaisir à Nicole Manceron, à Robert Gouin et à tous ceux qui pensent que tous les taxis parisiens ne sont pas des gens mal élevés, comme ont tendance à le faire croire les admirateurs de l’application Uber qui bavent parce qu’on leur donne une bouteille d’eau, mais ne savent pas que les chauffeurs Uber n’ont pas eu à casser leur tirelire pour s’acheter une licence…
Le 1er avril au matin, je regardais le ballet des taxis à la station de la place Daumesnil – qu’aucun Parisien n’appelle place Félix-Éboué. Alors que je ne prends pour ainsi dire jamais le taxi, j’aime regarder les gens monter dans les taxis, c’est mon côté bénuchot… Tout à coup, le téléphone de la borne sonne. Un chauffeur s’approche, décroche l’appareil. Une vieille dame.

8.Taxi (répondeur)Curieux comme une pie bénuchote, je tends l’oreille.

« Allô ! Je voudrais un taxi pour le 12 rue Montempoivre. C’est pour mon mari. Mais avant, je voudrais savoir si votre voiture est surbaissée, car mon mari est handicapé et il a du mal à monter dans les voitures normales. »
— Mon taxi n’est pas surbaissé, madame.
— Ah, c’est bien dommage !
— Ce n’est pas un problème, madame. Je vous trouve un collègue qui fera l’affaire.
— Vous êtes certain ?
— Bien sûr, madame. Il n’y aura aucun problème. »

La dame insiste. Le chauffeur hèle son collègue stationné derrière lui.

« Tu peux prendre un client au 12 rue Montempoivre ? »

Il reprend la conversation avec la dame.

« C’est bon, madame. Votre taxi sera là dans deux minutes. »

J’interpelle le chauffeur.

    « C’est intéressant ce qui s’est passé. C’est pas chez Uber qu’on verrait ça. »

L’homme me regarde en souriant.

« Vous voulez un taxi ? »
— Non. Je regarde juste. J’ai écrit un livre, avec un chauffeur de taxi. Je fais des photos pour mon site. Je peux vous prendre en photo ?
—  Si vous voulez. »

Je le prends en photo. La preuve.

9.Taxi (chauffeurSur ces entrefaites, une vieille dame avec des béquilles arrive. Je me précipite sur elle. Je lui ouvre la portière et l’aide à monter, devançant le chauffeur qui arrive à la rescousse.
La dame me remercie, un peu surprise.

« Vous êtes deux, à présent ? »

Je lui adresse mon plus beau sourire.

« C’est nouveau, madame ! Chez Uber, on vous offre un verre d’eau. Ici, vous avez un portier ! »

Le chauffeur se marre.

« ll s’appelle comment, votre roman ?
L’esprit Bénuchot !
— Je l’achèterai ! » crie-t-il avant de démarrer, sous l’œil interloqué de sa passagère.