Les pensées de Bénuchot

RUBRIQUE À COMPLÉTER


Tout au long de sa vie, Jules Bénuchot consigna dans plus de quatre cents carnets ses rencontres, et parfois ses pensées, pas forcément en rapport avec lesdites rencontres. En reproduire l’intégralité serait une entreprise titanesque, qui nous contraindrait à écrire un second roman. C’est pourquoi nous avons procédé à une sélection drastique. Certaines, extraites de ses carnets, sont reproduites dans le roman, mais pas toutes. Ce survol arbitraire est accompagné de quelques commentaires remettant en perspective les pensées de Bénuchot.

1944

Petit Jules, alors âgé de 12 ans, chaparde un carnet traînant sur le comptoir de Berthe-Blanche Bonhomme, mercière rue Rouget-de-l’Isle à Pantin (inutile de chercher sur un plan, il y a bien longtemps que la modeste maison Bonhomme a disparu du cadastre, car Berthe-Blanche Bonhomme, « vieille fille » qui consacra toute sa vie au tricot et au crochet, mourut sans héritier, et le bail de son échoppe, qu’elle tint jusqu’à son dernier souffle, ne fut pas repris.
Ce carnet fit partie du lot découvert par l’infâme oncle Théodore, alias Théodore Vermicelle, par un sinistre après-midi d’automne, avant d’être brûlé au fond du jardin maudit de Pantin. Confiscation accompagnée d’une sévère raclée et de quelques jours au pain sec et à l’eau. Le carnet n°1, qui faisait partie du lot confisqué, échappa au massacre.

5 octobre 1944, carnet n° 1
Dialogue entre Jules et Génial Lucifer
– Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire là-dedans ?
– Écris ce qui te passe par la tête.
– Par la tête ?
– Si t’écris ce qui te passe par les fesses, ça va pas sentir la rose, tu vas encore te faire appeler Jules !… Attention, v’là la grosse, range ton carnet !

7 octobre 1944, carnet n° 1
Dialogue entre Jules et Génial Lucifer
– Le corps noir… Le chat de Schrödinger… J’y comprends rien, j’en ai marre !
– Ton père, il parle un langage codé.
– Tu crois ?
– Je vois pas autre chose.
– Ben oui, mais pourquoi ?
– Je sais pas. Il est bizarre, ces temps-ci…
– Tu crois que c’est un espion allemand ?

7 octobre 1944, carnet n° 1
« Le jour se lève et c’est déjà la nuit. »
Mais qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

3 novembre 1944, carnet n° 1
Dialogue entre Jules et Génial Lucifer
– J’en ai marre de faire ce rêve avec l’aigle qui veut me crever les yeux…
– T’aimerais mieux pisser dans ta culotte, comme la tante Germaine !
– Ben non… Qu’il est con, lui !
Alors t’occupe pas de l’aigle… Attention, la v’là ! Range ton carnet.

1957

11 mars 1957, carnet n° 19
Et si tout ce que j’ai vécu n’était jamais arrivé ? Peut-être que j’aurais vécu dans un rêve ? Un long rêve… Un très long rêve… Non, c’est vraiment n’importe quoi…

17 janvier 1958, carnet n° 30
– Je ne prends pas les chiens quand le maître a une sale gueule. Si vous n’êtes pas content, prenez le métro !
– Je vais prendre votre matricule, vous entendrez parler de moi, je vous le garantis !
– Pour le moment, c’est toi que j’entends parler, ducon ! Les chiens-chiens, ça aboie de loin, ah, ah !

18 mai 1958, carnet n° 31
Il n’y a pas que les morts qui meurent à la guerre. Les survivants aussi. La guerre est un excellent endroit pour faire de la philosophie. Se réveiller chaque matin sans savoir si vous serez toujours vivant le soir, ça rend humble. Hein, le chien, que ça rend humble ?… Il s’en fout, le chien. Tout ce qu’il veut, c’est bouffer. Du moment qu’il a sa pâtée, tout va bien…

23 février 1959, carnet n° 37
Qui vole un œuf ferait mieux de voler la poule.

17 juin 1963, carnet n° 50
Dites donc, ça sent le cadavre dans votre tacmard !… Voyez-vous, si je n’avais pas eu la chance de jouer la comédie, j’aurais aimé être chauffeur de taxi.
Jean-Paul Belmondo, place Denfert-Rochereau

12 septembre 1964, carnet n° 56
Tout est possible, toujours. Un jour, vous verrez, quelqu’un découvrira que dans le vide, il y a autre chose que du vide. Qu’est-ce que tu dis de ça, la Schrödinguette ?

1970
(carnet n° 100)

2 novembre 1970, carnet n° 106
«
Le général, je l’aimais comme un père, vous comprenez… » Aussitôt, elle se met à chialer. Je ne sais pas quoi faire pour la consoler. J’attends que tout ça se tarisse avant de lui prendre le bras pour traverser la rue. Au moment de la lâcher, la voilà qui éclate en sanglots. « Vous ne voulez rester un peu avec moi, monsieur… S’il vous plaît. Il était… si grand… N’est-ce pas, qu’il était grand, le général ? » Elle me pince le dos de la main, ça fait mal, la vache.
Dix minutes à consoler la gaulliste. Le pourboire est à la hauteur. Je refuse. Si on se met à faire de l’argent sur le dos des morts…

1978
(carnet n° 200)

3 juin 1978, carnet n° 203
Pourquoi ne prononce-t-on jamais le prénom des grands-mères et des institutrices? Alors que les religieuses, elles, vous le balancent à la figure avec une candeur obscène, sœurs Berthe, Marie-Thérèse ou Rosalie…

11 septembre 1980, carnet n° 216
Je ne me rendrai jamais. Je me battrai. Je ne serai jamais un mourant. Je mourrai avant. Je mourrai vivant…

2 novembre 1982, carnet n° 246
On dirait un crapaud. En plus, elle en a pondu deux. Nous voilà bien.

1983
(carnet n° 250)

 

27 mars 1987, carnet n° 273
Tu vas me faire le plaisir de baisser le son, petit con. Sinon, moi, je te garantis que j’en fais de la chair à saucisse, de ton grésilleur, ça va pas être long…

1989, carnet n° 304
Elle est partie.

1990
J’aimerais quand bien qu’on me dise comment ça se fait que j’ai croisé Jean Gabin qui promenait son chien sur le canal alors que ça fait dix ans qu’il est mort ! Qu’est-ce que tu en penses, Aïcha ?

7 janvier 1992, carnet n° 326
Génial Lucifer m’a sauvé la vie…

12 mai 1992, carnet n° 329
Pourquoi les morts confient-ils à quelqu’un d’autre le soin de nous apprendre leur disparition?

17 mars 1998, carnet n° 392
L’idée que le premier homme qui a réussi à faire du feu en frottant deux bouts de silex est resté dans l’anonymat m’attriste. Et me révolte plus encore. N’en déplaise à ce paltoquet de Biscop…

30 avril 1998, carnet n° 393
Comme tous les collectionneurs, mes petites manies m’empêchent de penser que je vais mourir un jour.

2 juin 1998, carnet n° 393
Einstein avait raison. Einstein a toujours raison.

3 juin 2001, station Bonne Nouvelle, carnet n° 350
Madame, si vous ne faites pas taire cet enfant, il ne faudra pas vous étonner d’avoir donné le sein à un voyou !

1998
(carnet n° 400)
 

4 avril 1998, carnet n° 400
La mort, c’est simple. Un jour, tu arrêtes de respirer, et c’est fini !

27 décembre 1999, carnet n° 407
Y a-t-il une vie avant la mort ? J’ai lu ça sur un mur, un jour, oui… Je me demande qui a bien pu avoir le premier l’idée d’écrire ça. (…) Y a-t-il une vie après Brigitte Bardot ?

28 décembre 1999, carnet n° 407
La mort, c’est quelque chose d’abstrait, autant pour les morts que pour les vivants. Les morts, parce qu’ils ne sont plus là pour en parler. Les vivants parce qu’on ne peut pas parler de ce qu’on ne connaît pas. J’aurais bien aimé en toucher deux mots à Jankélevich.

« Qu’est-ce que vous voulez, le monde est gouverné par des imbéciles qui se font élire par des crétins ! »
Conversation avec Léa.

 

Comment se fait-il qu’autant de personnes se croisent sans se rencontrer ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de collisions entre les gens ? Pourquoi, quand tu te dévies de deux pas pour laisser passer le gars qui arrive en face de toi, celui-ci en fait autant du côté opposé ? Pareil si tu recommences ! Vire à droite : il va sur la droite ! Vire à gauche, il en fait autant ! Alors, au dernier moment, tu changes d’avis, et pour être sûr qu’il sera pas influencé par ton geste, tu le fais au dernier moment ! Mais ça ne marche pas ! 

Y a-t-il quelqu’un dans cette foule en train d’observer mes faits et gestes de la même façon que moi j’observe les gens ?

« La capuche, c’est nunuche. Le tchador, c’est la mort. »

Les gens téléphonent dans la rue car c’est : a) une question de vie ou de mort ; b) professionnel ; c) pour gagner du temps ; d) pour se donner une contenance ; e) inconscient (ils ne se rendent pas compte qu’elles téléphonent).
(place Sainte-Marthe)

Si tu vois un aveugle, prends-lui le bras, fais un bout de chemin avec lui, en échange il te donnera des forces pour voir au-dedans de toi. Si tu vois un passant traverser la rue, garde-le dans ton champ de vision le plus longtemps possible, sinon il risque de disparaître pour de bon. Et qu’il n’en sache rien ! S’il se retourne, le sortilège pourrait se retourner contre vous deux…
Extrait CASSETTE

 

12 mai 2013, entretien avec Léa
Ah, comme j’aurais aimé rencontrer Albert Einstein ! Il serait monté dans mon taxi, nous aurions parlé des méchants quanta dans la courbure du temps tout en faisant le tour de la place de l’Étoile…

Observer les gens ne me suffisait plus. J’enrageais de ne pas en savoir davantage sur eux. Il me fallait me mêler de ce qui ne me regardait pas, au propre et au figuré. Il me fallait entrer dans leur tête.

Dans la rue, je suis stupéfait de voir à quel point les gens s’intéressent aussi peu aux autres. Ou alors, je ne les vois pas… 

Carnet n° ????)

 

Ce qui devait arriver arrive. Ce qui arrive devait arriver. Il n’y a pas de hasard.

Etre et suivre. À la première personne, les deux verbes se confondent. Je suis donc je suis.

Mieux vaut avoir une pétition carabinée sur le dos qu’une carabine à répétition dans le dos.

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