D’où viens-tu, Bénuchot ?

Jadis, les écrivains dégotaient le nom de leurs personnages dans le Bottin, rebaptisé annuaire téléphonique, puis Pages jaunes depuis que le numérique a mis à mal l’annuaire papier. Bien que confessant une propension à utiliser les monuments aux morts et les stèles funéraires – recueillons-nous un instant devant celle de la presque homonyme famille Ganuchaud, au cimetière Montparnasse –, je ne déroge pas à la règle. Pourtant, comme je l’ai expliqué plus haut, le vocable bénuchot est bel et bien né dans un livre de Yann Queffélec.

1.Tombe famille GANUCHAUD

Cette origine tirée par les cheveux explique-t-elle la rareté de ce patronyme ? Toujours est-il qu’aucun Bénuchot n’est répertorié dans l’annuaire. Tout juste trouve-t-on sur cette page de généalogie la trace d’une Anne Bénuchot, fille de Gabin Bénuchot, avocat, décédée à Epagny en 1750 à l’âge de 66 ans. Un Claude Benuchot (ou Guenuchot) est signalé en 1730 en Saône-et-Loire, une Jeanne-Marie Benuchot en 1875 en Ille-et-Vilaine. La Nouvelle République évoquait en 2010 la mort accidentelle d’un Gérard Bénuchot demeurant à Lhommaizé (Indre). Et c’est à peu près tout.

Bénuchot serait-il le rejeton fantôme d’une dynastie dissoute derrière le mur de Planck de l’état-civil ? La question reste entière.

La genèse bénuchote étant réglée, il convient à présent de s’attarder sur un point troublant. Ayant jeté mon dévolu sur Bénuchot, j’appris avec stupeur que ce mot que je croyais avoir inventé existait déjà. Inutile d’ouvrir votre Larousse ou votre Robert, vous ne le trouverez pas, pour la bonne raison que le bénuchot a depuis belle lurette disparu du champ lexical. Cette découverte, je la dois à mon ami Michel Chevron, qui me fit cette réflexion, après avoir lu le manuscrit du roman : « Bénuchot, c’est un nom que j’ai déjà lu quelque part. Je ne saurais dire où, mais j’en suis certain. je te tiens au courant. » Le verdict tomba deux jours plus tard sous la forme d’un texto lapidaire. Tallemant des Réaux. Historiettes.

L’ami Chevron ne m’avait pas menti ! Dans l’une de ses Historiettes, publiées seulement en 1834, Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692), connu pour avoir chroniqué les mœurs parisiennes, de façon parfois assez leste, du temps de Louis XIII et au début du règne de Louis XIV, écrit effectivement ceci :

« Tel un feu follet, il alloit et venoit à la lueur des bougies entre les hanches de la goton, avec la vélocité du bénuchot ardent. »

2.Tallemantdesreaux 3.HistoriettesMais qu’était-ce donc que ce mystérieux bénuchot aussi véloce qu’un feu follet ? Un poisson volant ? Un éclair de foudre ? Un cousin germain du guépard ? Une sorte de Génial Lucifer avant l’heure ?

Voyons, voyons…

Phonétiquement, bénuchot est proche de benêt, « homme niais », à rapprocher de l’adjectif benoît, tombé en désuétude et remis au goût du jour avec l’élection de l’avant-dernier pape Benoît XVI, qui se la coule douce à Castelgondolfo, pendant que François fait le job.

Le manchot (du latin mancus, manque) est privé d’un bras. Se pouvait-il que le bénuchot en fût doté d’un nombre anormalement élevé ? Une sorte de dahu pourvu de plusieurs bras, telle une pieuvre ? Il allait et venait entre les hanches de la goton avec la vélocité de la pieuvre ardente. Non, ça n’allait pas.

Les hasards de la vie (et de la mort, hélas) firent que je trouvai chez mon ami Jean-Louis Pailhès, ancien conservateur de la BNF décédé il y a peu, le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1872).

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Tremblant comme une feuille, j’ouvris le tome I, et finis par dégoter, entre benoîtement et benzine, cette définition (que j’ai reconstituée, car la qualité des photos laissait vraiment à désirer) :

BÉNUCHOT, BÉNUCHAUT (bé-nu-ƒod) n. m. Chez les Romains, nom d’un animal mythique réputé résister aux flammes. Le bénuchot est devenu un guerrier qui ne craint pas le combat, dans les légions romaines. Par extension, un bénuchot, c’est un homme téméraire, ne connaissant pas la peur et ne craignant pas d’aller au-devant du danger. 
– HIST, XVIIe s. Tel un feu-follet, il alloit et venoit entre les hanches de la goton avec la vélocité du bénuchot ardent, TALLEMANT DES RÉAUX, 1654, publ. 1834). 
– ETYM, de bene, bon, puis benu et chaut, du latin caldus.

Un guerrier qui n’a pas peur d’aller au-devant du danger !
Qu’est-ce qu’une personne qui n’a peur de rien, me dis-je, sinon quelqu’un qui va au-devant des gens ? Et qu’est-ce qui va au-devant des gens, sinon Jules Bénuchot ?

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Cent cinquante ans après Émile Littré, et alors que je n’avais pas même entendu parler de Tallemant des Réaux – honte sur moi – je retrouvai, à peu de choses près, la définition du bénuchot que j’avais donnée dans le roman : « Un animal à sang froid qui traque le temps dans les rues de Paris. »

Qui a dit que la vie et la littérature n’étaient pas merveilleuses ?


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