Petit éloge du Pont Tournant

0. Quai de JemmapesLe Pont Tournant, à l’angle du quai de Jemmapes et de la rue de la Grange-aux-Belles, fait face au pont tournant à qui il a emprunté le nom. C’est le plus ancien café du quartier, avant l’Écluse, Au Grand Comptoir, Chez Adel (un Syrien installé à Paris depuis 20 ans), la Chambre aux Oiseaux, l’Apostrophe, la Fontaine. Quant au Dodu, rue Juliette-Dodu, où le héros de L’Esprit Bénuchot prend ses repas du midi, inutile de le chercher : la maison a fermé ses portes en 2013 et a été remplacée par un restaurant bar à vin, le Verre Taquin.

2.LE DODU1.la carte du DODUSi vous demandez à Aïcha, la patronne, depuis quand elle connaît Bénuchot, elle vous répondra qu’il était déjà là quand elle a repris l’affaire, il y a quarante ans. Tous les matins, sauf le dimanche, sur le coup de 8h30, l’homme pousse la porte, s’installe au bar, salue les habitués et commande un café.

10.PontTournant(café)

Le Pont Tournant en a vu défiler des clients célèbres, des cinéastes installés ici le temps d’une prise de vue. Le dernier en date étant Hou Hsia Hsien et Le voyage en ballon rouge, dont il est abondamment question plus haut. Un épisode des aventures du commissaire Maigret y fut tourné. Maurice Chevalier s’enticha un temps de ce petit café typique au pied du canal. Claude Chabrol et Jean Yanne y festoyèrent après le tournage de Que la bête meure. Mais ne croyez pas ceux qui vous diront qu’Arletty connut un béguin torride dans une chambre à l’étage à l’époque où l’établissement faisait hôtel, étant donné que le film de Marcel Carné ne fut pas tourné à l’Hôtel du Nord voisin, mais dans un hôtel du Nord reconstitué par Alexandre Trauner aux studios de Joinville-le-Pont. Bien entendu, cela n’enlève rien à la magie des lieux, et il n’est pas rare de voir de jeunes femmes prendre la pose devant le mythique établissement, cambrant les reins telle une hétaïre et s’époumonant : «Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ! »

11.Hôtel du NORD« Et des écrivains, vous en avez vus ? » demandè-je un jour à Dominique, le garçon.
« Des écrivains, je ne sais pas. Ah, si, Yann Queffelec. Il venait souvent.  Il habitait dans les quartier. Mais ça fait longtemps qu’on ne l’a pas vu… »

La nouvelle me laissa pantois. Nous étions fin février 2016. Un mois plus tôt, il m’avait appris pour le Ballon rouge, deux coïncidences aussi incroyables en un mois, ça faisait beaucoup. Quand je lui racontai que si mon héros Bénuchot s’appelait Bénuchot, c’était à cause de Yann Queffélec, plus précisément de l’un de ses livres, ça le fit marrer. C’est pourtant la stricte vérité. Et à l’heure où j’écris ces lignes, je me demande quel pourrait bien être le troisième lien inconnu entre le Pont Tournant et l’esprit Bénuchot…

12.Garçon Pont Tournant
Photo DR

Le livre de Yann Queffélec, je l’avais découvert en 2002, par un hasard assez croquignolet. Lors d’un atelier d’écriture avec un groupe de professeurs de lettres stagiaires de l’IUFM de Saint-Denis, où j’étais en « résidence d’écrivain », nous avions entrepris d’écrire une pièce de théâtre se déroulant le jour de la manif anti-Le Pen, entre les deux tours des présidentielles de 2002. Au moment de choisir le nom du protagoniste, quelqu’un exhiba un petit livre de Yann Queffélec, une novella commandée par les centres culturels Leclerc dans le cadre d’une opération promotionnelle, et c’est ainsi que La nuit où Ben eut chaud porta sur les fonts baptismaux un certain Bénuchot. La pièce de théâtre La famille Bénuchot ne fut jamais montée, pour la bonne raison que le projet tourna court. Bénuchot était mort avant que d’avoir vécu. Et de ressusciter dix ans plus tard, dans la peau d’un vieux Parisien obsédé par ses contemporains.

13.La nuit où Ben eut chaudQuinze ans plus tard, je me pose cette question : et si Caroline Renson, Fathima, Bertrand Colas, François Hautefage et Nicolas Petillot n’avaient pas brandi ce jour-là La nuit où Ben eut chaud, que serait-il advenu de l’esprit Bénuchot ? Serait-il resté tapi au fond du canal Saint-Martin ? Sans en être tout à fait certain, il me semble que le bonhomme doit une fière chandelle à Yann Queffélec. Et à nos cinq joyeux drilles, devenus depuis professeurs de lettres dans des lycées professionnels de la République.

Mais ne quittez pas cette page sans avoir assisté au magnifique spectacle d’une péniche filant vers l’écluse…

Problématique bénuchote

Quelle est la probabilité pour que cette jeune fille – qui avait de si beaux yeux – filmant notre commune péniche tombe sur cette photographie ? Si elle se reconnaît, y a-t-il une infime chance pour qu’elle se rende au rendez-vous (fixé plus haut) à Yann Quéffelec, le 12 décembre 2017, à l’heure de l’apéro, au Pont Tournant ?


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