De l’école communale à la maison de Pantin

Jules Bénuchot vécut près de douze ans dans la maison de Pantin. De septembre 1940, date à laquelle, son père ayant été fait prisonnier, la petite famille y fut accueillie, jusqu’en mars 1952, où il s’en échappa. Douze ans, c’est long, lorsque le bonheur n’est pas au rendez-vous et que la moitié de ce temps s’est passé pendant l’Occupation. Heureusement, il y avait cette fenêtre sur le monde qu’était l’école communale !

8.Ecole 1942
Jules Bénuchot (2e rang, derrière le garçon tenant l’ardoise)

M. Gerber, l’instituteur, se prit d’affection pour cet enfant pas comme les autres, qui avait toujours dix longueurs d’avance et s’ennuyait terriblement dans une classe où ses réparties fulgurantes provoquaient persiflages et quolibets. Il fit tout pour l’aider, lui donner les meilleures chances dans la vie, échapper à la conjuration de la bêtise et du malheur. Il lui prêta des ouvrages merveilleusement formateurs (astronomie, « leçons de choses », anatomie), en le priant de tenir sa langue auprès de ses camarades, qui n’auraient pas manqué de mener la vie dure au fayot s’ils avaient eu vent de tels privilèges.

Jules pouvait passer une journée sans parler à ses camarades, moins par timidité que par commodité. Il éprouvait un plaisir malin à observer, écouter ces conversations qui rebondissaient dans sa tête, à l’image des balles, boules, billes, ballons de tous ces jeux d’agilité auxquels il jouait, moins par plaisir que pour en décortiquer la stratégie. Le soir, quand il observait le ciel depuis le jardin de Pantin, en compagnie de son ami invisible Génial Lucifer, chaque étoile le renvoyait au bitume de la cour de récréation, il se livrait alors à des calculs qui l’accaparaient jusqu’à ce qu’il s’écroulât de fatigue.

Le lendemain matin, les yeux du petit Jules pétillaient encore de l’éclat des astres. L’instituteur mettait sa langueur sur le compte d’un manque de sommeil dû à l’abus de livres, tant il était affamé de connaissance. Il jubilait en son for intérieur et ne faisait rien pour l’en dissuader. Alphonse Gerber ne pouvait pas deviner ce qui se tramait quand Jules rentrait chez lui le soir…

9.Pantin-tramwayLa maison de Pantin, c’est la maison de toutes les peurs, de toutes les souffrances, de toutes les privations. À tel point que pendant plus de soixante ans, il lui sera incapable de remettre les pieds dans la ville de Pantin. C’était au-dessus de ses forces.

De cette maison, petit Jules ne conserva qu’une adresse. Lorsqu’il y reviendra, il ne subsistait aucune trace de la maison, détruite à la fin des années 90 pour construire une résidence de standing où vécut la maîtresse d’un obscur secrétaire d’État de la Ve République qui y organisait — l’affaire fit grand bruit – ce que l’on appelait à l’époque des « ballets roses ».

Lorsqu’il remettra les pieds à Pantin, ayant vaincu ses peurs et ses craintes – la chose est abondamment relatée dans L’esprit Bénuchot, vous vous en doutez bien –, un indicible mélange de frayeur et de soulagement s’empara de lui.

Avant de découvrir par extraordinaire – peut-on encore appeler cela le hasard ? –, qu’y était enterré un homme à qui il avait beaucoup ressemblé, bien qu’il ait vécu dans un autre siècle, et dont il n’avait jamais entendu parler, le peintre-aquarelliste Constantin Guys, dont Baudelaire vanta les mérites dans un livre méconnu, Le peintre de la vie moderne, dont vous pouvez découvrir ici les bonnes pages.

10.Constantin Guys11.Peintre de la vie moderne12.tombe Guys



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