La tante Germaine et l’oncle Théodore

La tante Germaine était aux antipodes de sa belle-sœur Madeleine, cette femme douce et fragile qui semblait avoir connu tous les malheurs de la Terre. Jamais un mot plus haut que l’autre. Jamais une plainte. Voici la seule photographie de sa mère que Jules Bénuchot gardait dans son portefeuille. On ne sait où elle fut prise, mais c’est bien elle, Madeleine, fragile, diaphane, presque transparente, s’excusant presque d’être là, comme si elle dérangeait…

Silhouette MADELEINEGermaine, c’est tout le contraire : mal embouchée, jamais contente, tellement hideuse que nous avons dû renoncer à reproduire l’une des rares photographies d’elle. Il semblait qu’elle fût venue au monde dans le seul but d’endurer les pires souffrances. Quand elle tombait malade, il y avait toujours matière à complications. Elle se remettait très vite. Pour mieux rechuter, encore plus rapidement, dans la douleur si possible. Et se plaindre, encore et encore. Puis guérir, encore et toujours. Elle n’adressait la parole à Jules que pour se plaindre ou l’invectiver. Ses sœurs, dans l’ombre, en rajoutaient dans la détestation.

Le désastre durera dix ans. Dix ans de vexations, de railleries, de moqueries. Le 9 mars 1952, profitant des obsèques de l’affreuse tantine, Petit Jules quittait définitivement la maison de Pantin, échappant définitivement à la vigilance de l’oncle Théodore, le frère de Madeleine.

7. L'OGREDe cet homme brutal et sanguin, on ne sait pas grand-chose sinon qu’il ne faisait pas bon se trouver sur son chemin lorsqu’il était éméché. Et qu’il ne valait guère mieux dans ses rares instants de sobriété. Petit Jules, qui l’avait surnommé « l’Ogre », était son souffre-douleur. Le jour où le monstre avait tué un chaton en le claquant contre un mur, Jules s’était réfugié dans la cabane de jardin et avait frénétiquement rempli trois pages de cahiers. Je te tuerai je te tuerai je te tuerai. Il avait attendu que l’oncle brûle ses cahiers pour décider de passer à l’acte.

Quant à ses sœurs, elles tremblaient comme une feuille dès qu’elles entendaient le son de sa voix. Sa façon d’arriver sur vous à l’improviste et de vous donner un grand coup de coude dans le plexus en éclatant de rire donnait une idée de ses manières, et son sens de l’humour se limitait à d’interminables vents, qu’il sanctionnait par « En voilà un que les Boches auront pas ! » qui ne faisait rire que lui.

On comprend mieux à quel point Génial Lucifer fut pour le petit Jules, dont les sœurs se détournaient de peur d’être mal vues par l’oncle, un merveilleux allié.


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