Marcel Saujot, le « papa des chats » du cimetière Montmartre

Au chapitre 22 de L’esprit Bénuchot, intitulé La splendeur des corneilles, apparaît l’un des personnages les plus touchants du roman. Marcel Vildrac occupe au cimetière de Montmartre les fonctions officieuses de nourrisseur de chats. Ce qui n’est pas du goût de la conservatrice du lieu, qui le pourchasse et le persécute. Dans la réalité, le « papa des chats » du cimetière Montmartre s’appelle Marcel Saujot.

Ma rencontre avec M. Marcel, que Le Parisien évoquait dans l’article : Paris préfère donner des croquettes aux chats sauvages, remonte à l’automne 2007.

Marcel Saujot en juillet 2014 (photo Leonore Arnold)

Jean-Paul Desbruères, alias Don Quichotte, personnage haut en couleur de Montmartre, également invité dans le roman, me téléphone. « Mon ami Marcel, le papa des chats du cimetière Montmartre, a de gros ennuis avec la conservatrice du cimetière. Faut qu’on l’aide ! Tu ne pourrais pas me dégotter un journaliste ? »

J’en parle à Hervé Pauchon, ce Bénuchot armé d’un micro qui donne la parole à des gens qui ne l’ont pas dans son pétillant feuilleton Un temps de Pauchon. L’idée l’emballe. Nous nous retrouvons avec Marcel et Don Quichotte au cimetière Montmartre.

Pauchon, Bénuchot du micro

UN TEMPS DE PAUCHON
AU CIMETIÈRE MONTMARTRE

Le savoureux reportage radiophonique, saucissonné en 4 tranches de 7 minutes (et forcément caviardé), sera diffusé du 10 au 13 décembre 2007.

1. Où Marcel révèle qu’il dépense 1.300 € par mois pour nourrir les chats du cimetière Montmartre, que cela ne l’empêche nullement d’aider les gens et qu’une fois l’an, il offre un banquet à dix clochards du quartier.


2. Où l’on append qu’à l’âge de 7 ans, Marcel caressait les lions du Jardin d’Acclimation, que son premier animal familier fut une poule blanche, et que la chatte Grisette, qu’il choie depuis 14 ans, lui rend beaucoup d’amour.

 

3. Où Marcel révèle que l’interdiction de quêter pour nourrir les chats du cimetière le contraignit à acheter une tombe (où il ne sera pas enterré) pour la somme de 47.000 francs, afin de ne plus être persona non grata dans son cher cimetière Montmartre.

 

4. Où il est constaté que la liberté du cycliste frénétique, tout comme celle du chat de cimetière et de l’outrageur de gardien de la paix, ne sauraient être bradées sur l’autel de la sottise.

L’émission, très écoutée, y compris à l’étranger, permettra à M. Marcel d’engranger de nouveaux soutiens, et la conservatrice du cimetière lui fichera une paix… éternelle.

Marcel Saujot, ancien banquier protestant (c’est lui qui souligne) vivait depuis 40 ans à Montmartre et voyageait beaucoup. En son absence, il confiait à d’autres le soin de nourrir les félidés. À 75 ans révolus, ce séducteur roublard jamais à court de bons mots faisait encore des sauts en parachute. Nous nous étions revus à plusieurs reprises, mais les aléas de la vie m’empêchèrent de concrétiser mon projet d’interview vidéo, comme pour Robert Gouin le chauffeur de taxi.

On peut néanmoins le voir et l’écouter dans deux brèves et précieuses vidéos.

Dans la première, réalisée en février 2011 par 18 Info, Marcel, qui se fait appeler M. Némo, évoque la mémoire de Michel Cambazard, l’un des créateurs de l’École du chat libre de Montmartre en 1978.

La seconde fut réalisée en juillet 2014 par Leonore Arnold (Eleonor Film), une documentariste allemande de passage à Paris.

En décembre 2016, Stéphane Bern consacrait un numéro de Visites privées (France 2) à l’École du chat libre de Montmartre, que les fêlés des félidés regarderont avec intérêt, même si Marcel, décédé 10 mois plus tôt, n’y est pas évoqué.

Quant à moi, ma dernière rencontre avec Marcel date de l’été 2013, où je réalisai au débotté trois brefs enregistrements, après un repas bien arrosé dans un restaurant de Montmartre où il avait ses habitudes. Marcel, qui venait de se faire poser un peace-maker, était fatigué mais toujours aussi volubile. Ce jour-là, il m’apprit qu’il s’était brouillé avec notre ami commun Don Quichotte, dont j’étais moi-même sans nouvelles (et qui nous a hélas quittés en septembre 2016).
3 enregistrements du 27 juin 2013

Quant je lui annonçai que dans L’esprit Bénuchot il aurait un rôle de premier plan sous le nom de Marcel Vildrac, cet amoureux de Paris saliva. Il est parti au pays des chats et des corneilles sans avoir pu le lire…

Retrouvez-le dans le chapitre où il fait sa première apparition.

LA SPLENDEUR DES CORNEILLES

L’homme lui présenta ses condoléances alors que Bénuchot venait de faire ses adieux à la famille d’Éléonore. Il avait la peau mate, l’œil vif, un faciès de pâtre grec, une grâce naturelle qui le différenciait du commun des mortels. Bénuchot le remercia, lui rendit la pareille.
– Ma femme, je la pleure tous les jours, se défendit l’inconnu, mais elle est enterrée loin d’ici. Je ne suis ici que pour m’occuper des vivants.
– Faites-vous partie de ces âmes charitables qui hantent les cimetières en quête de personnes à consoler ? plaisanta Bénuchot.
– Que nenni.
– Vous vous occupez des chats, peut-être ?
L’œil du quidam pétilla.
– Vous avez tapé dans le mille, bravo ! Comment avez-vous su ?
– Je m’en suis douté dès que je vous ai vu…
– Vous avez un truc, vous… Télépathie ?
Bénuchot se dit qu’il avait décidément à faire à un compère exceptionnel.
– Et pourquoi nourrissez-vous ces chats ? éluda-t-il.
– J’avoue que vous m’étonnez, rétorqua l’homme avec un air goguenard. I feed them for five reasons, my dear. Je les nourris pour cinq raisons. Because I love cats. Parce que j’aime les chats. Parce que si je ne le fais pas personne ne le fera. Parce que j’aime les corneilles qui sont la face cachée des chats. The dark side of the cats. Parce que je l’ai promis à ma femme. La cinquième raison est, comment dire, plus… triviale.

L’homme guettait une réaction de Bénuchot, qui ne vint pas.
– Je le fais parce que ça emmerde madame la conservateur du cimetière Montmartre, qui me fait la guerre depuis que je nourris les chats de son cimetière, that stupid goose ! Marcel Vildrac, pour vous servir, my fellow. J’emmerde les individus qui offensent l’intelligence.
Bénuchot était aux anges.
– Je vous en félicite ! Jules Bénuchot. Dans une autre vie I was taxi driver. J’étais chauffeur de taxi. Je ne déteste pas remettre les imbéciles en place.
– À la bonne heure ! Your father was english, too ?
   – Non, non, bafouilla Bénuchot. My father was physician.
L’homme se rembrunit.
– Je préférerais que l’on change de sujet car, voyez-vous, je n’aime guère les physiciens.
– Bigre !
– Je les trouve trop arrogants. Et vous savez pourquoi ?
– Vous allez me le dire.
– Ils prétendent expliquer tout l’Univers mais que savent-ils ? Quelles preuves ont-ils ? L’intelligence ? L’intelligence ne suffit pas. L’intelligence des équations, cette bonne blague !
Bénuchot commençait à se demander dans quel puits sans fond il était en train de glisser.
But stop that conversation, please ! Vous savez, on a tort de mésestimer les animaux. Ils nous surpassent dans bien des domaines. Et ils ne cherchent pas à nous en mettre plein les mirettes, si vous me passez l’expression.
Bénuchot soupira. Merveilleux cimetières !

« De l’autre côté de ce monde », Alicia Lasne

C’étaient toujours les mêmes histoires et ce n’étaient jamais les mêmes. Des histoires de gens qu’on aime, avec qui on a fait toute sa vie, et qui vous font le sale coup de mourir un jour, sans prévenir, et puis qu’on pleure. Et qu’on finira par oublier. Combien en avait-il rencontrés de ces gens ployant sous le fardeau du manque ? Des centaines. À vrai dire il n’y faisait plus attention. Celui-ci ne ressemblait pourtant à aucun autre. Le visage lisse malgré le poids du temps, quatre-vingts ans, en paraissant vingt de moins ; quel nectar d’olive pouvait bien irriguer ses veines ? Sa femme Edwige était morte treize ans plus tôt, lui faisant promettre avant de partir de réaliser quelque chose d’extraordinaire chaque jour qu’il lui survivrait. Veux-tu que je te dise ce que je ferai, ma chérie ? avait-il répondu. Elle avait hoché la tête, je préfère que tu me fasses la surprise, ça me donnera la force de t’attendre, là-haut. Il avait senti ses doigts se nouer aux siens, leurs anneaux nuptiaux s’étaient entrechoqués, il s’était penché pour lui baiser la joue et murmurer je continuerai à te couvrir de bijoux, notre histoire ne s’arrêtera jamais. Elle s’était éteinte dans ses bras, murmurant je serai toujours ta douce fleur de printemps, ne m’oublie pas. My little flower, I love you so much ! « Et, mon Dieu, je l’ai accompagnée sur nos terres huguenotes, en Aveyron. Sur sa tombe je fis promesse de nourrir les chats du cimetière Montmartre, elle les aimait tellement. Depuis, je viens ici chaque jour, venez, je vais vous montrer ! Je stocke la marchandise dans un caveau. Je suis contraint d’agir ainsi. Parce qu’on me surveille, vous comprenez… »
Bénuchot se dit qu’il était tombé sur un de ces illuminés paranoïaques dont grouillait Paris. La suite lui prouvera que non.

Depuis des années la conservatrice du cimetière Montmartre l’avait déclaré persona non grata car il nourrissait les chats de la nécropole, au mépris du règlement, un principe de précaution prophylactique, les services sanitaires de la ville de Paris avaient été alertés, on avait mis en place un dispositif digne de James Bond pour décourager l’indésirable. Dès qu’il arrivait, un employé le prenait en filature ; ils n’ont vraiment rien à foutre dans ce cimetière ! Obligé de ruser, de se déguiser pour déjouer leur surveillance, il finit par recruter un sosie qui trimballait le filocheur aux quatre coins du cimetière pendant qu’il nourrissait la colonie. Il les avait roulés dans la farine durant près d’un an. La conservatrice à bout de nerfs prenait des calmants (il lui conseillera un jour de prendre un amant). Fatigué par tant de désespérante bêtise, il éplucha le règlement des cimetières parisiens et trouva la parade pour empêcher de facto toute exclusion : acquérir une concession à son nom. Nanti de cette dernière demeure (alors que son nom était déjà gravé dans le marbre de Rodez, à côté de celui d’Edwige, n’attendant plus que le millésime de son départ), il était inexpulsable. Alertés par une émission de radio qui rendit son affaire publique, Brigitte Bardot, l’École du chat, la SPA et quelques écrivains amoureux des félidés se portèrent à son secours. Depuis, la « bécasse névrosée » lui fichait la paix. Malgré tout, il se méfiait, on n’est jamais trop prudent.

Marcel Vildrac s’enfonça dans un lacis de tombes en surveillant ses arrières, jusqu’à un tombeau envahi d’herbes sauvages où il planquait la boustifaille (il disposait de deux cachettes de secours, en cas de coup dur), des sacs de croquettes qu’il faisait livrer contre rétribution (sa fortune le lui permettait) par deux oisifs de la rue Tourlaque. Après avoir parcouru quelques dizaines de mètres en louvoyant entre des sépultures à l’abandon, il posa les victuailles sur le gravier, glissa un index et un majeur entre ses lèvres et siffla puissamment.

Apparurent alors un, puis deux, puis trois, puis quatre chats. Au bout d’une minute, plus de quarante étaient là, il en sortait de derrière chaque pierre tombale, à croire que chaque défunt du voisinage était veillé par un félidé. Les bêtes convergeaient vers lui, sautant de tombe en tombe avec souplesse, faisant tournoyer des panaches de queue ébouriffants, dans un silence religieux. « Vous avez vu mes petites princesses comme elles sont belles ! » s’extasia Marcel, avant de répartir la nourriture dans cinq ou six écuelles qu’il disposa aux quatre coins du cercle. Bénuchot était sidéré par le banquet des chats, calmes, placides, parfaitement rompus au protocole. Ses yeux d’enfant brillaient.
Il n’était pas au bout de ses surprises.
Un croassement se fit entendre derrière lui. Un corbeau, ou était-ce une corneille, se posa dans un arbre. Puis deux, puis trois. Puis dix. En un rien de temps cinquante oiseaux noirs étaient là.

 – Nous sommes cernés, on dirait, dit-il.
Did you see that ? s’extasia l’ami des chats. Hitchcock peut se rhabiller ! On parle des dauphins, mais vous savez… La corneille est l’un des oiseaux les plus intelligents qui soient. L’un des rares capables de synchroniser certaines actions en fonction de l’attitude de ses congénères. Ou des hommes. Au bois de Boulogne, elles poussent des noix sur la chaussée et reviennent les chercher une fois que les voitures ont écrasé les bogues. Les gens n’aiment pas les corneilles, allez savoir pourquoi…
– « Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés, et arraché la barbe et les sourcils », récita Bénuchot. Les gens sont stupides, on ne les refera pas.
– Je ne vous le fais pas dire, cher ami ! s’extasia Marcel. Stupid people ! Cette idiote de conservatrice n’a pas le monopole de la bêtise. Vous savez, il y a quinze ans, j’ai sauvé la vie d’une corneille accrochée dans des ferrailles. Eh bien, chaque matin elle arrive à tire d’aile et vient se poser près de moi. I don’t see her now… La vie est merveilleuse !
Bénuchot buvait du petit lait.
– Je suis très heureux de vous avoir rencontré, cher monsieur. J’aurais beaucoup à dire sur les chats, savez-vous. Avez-vous entendu parler du chat de Schrödinger ?
– Schrödinger, who’s that ?
– Erwin Schrödinger, l’un des pères de la physique quantique.
Marcel Vildrac se raidit.
– Mon Dieu quelle horreur ! Remember what I told you : I hate physicians !

Les deux hommes n’eurent pas l’heur de s’étriper car un concert de croassements éclata. La crête des arbres était à présent envahie par des frises de corneilles. Fascinant. Bénuchot pensa à celle qui, tous les matins depuis des temps immémoriaux, se posait dans le dernier arbre de son jardin, un cerisier chétif qui ne donnait plus de fruits mais ne se décidait pas à mourir, et lui offrait un récital merveilleux. Croa. Croa. Deux. Puis quatre. Et quatre encore. Et deux. Et une. Et une. Il l’avait appelée Gilda. Lorsque cessait le concert Bénuchot trépignait dans son lit, ému jusqu’aux larmes. (Adrienne soupirait, mon pauvre ami, que n’allez-vous lui jeter la pièce !) Il s’était longtemps demandé si l’enchaînement des croassements, toujours identique, avait une explication rationnelle, ou s’il était le fruit du hasard. Il avait beau se dire que sur ce coup-là appeler l’étrangeté quantique à la rescousse serait une absurdité, il sentait que quelque chose était alors en train de se produire, qui allait dans le sens de ses obsessions. Quelque chose de mystérieux, qui n’avait pour l’instant pas d’explication, encore moins de nom. Mais un sens, assurément.

Le lendemain de la disparition de Gilda, il recueillera une chatte écaille-de-tortue blessée à la patte avant gauche, maigre comme tout, qui sera baptisée « Schrödinger ». À ce point de l’histoire, impossible de vous dire, lectrice chérie, lecteur adoré, si ce nom était déjà inscrit sur le collier lorsque la minette fit la rencontre de Bénuchot, pour la bonne raison que celui qui écrit ce livre n’était pas là.
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