L’esprit de la rue du Chat-qui-Pêche (chapitre 1)

C’est à deux pas de Notre-Dame, rue du Chat-qui-Pêche (5e), que tout commence.
Nous vous proposons de lire le premier des 72 chapitres du roman.

L’ESP
RIT DU CHAT QUI PÊCHE

Le nom de Bénuchot apparut pour la première fois sur les murs de Paris dans une rue qui n’a de délicieuse que l’appellation. Bordée par deux murs aveugles qui n’engagent pas le passant à la flânerie, la rue du Chat-qui-Pêche est l’artère la plus étroite de la capitale, et l’une des plus courtes ; à peine entré par la rue de la Huchette vous voilà déjà quai Saint-Michel. Personne ne crèche rue du Chat-qui-Pêche sauf des chats, des pigeons, des rats, des hommes en perdition.

Anastase était de ceux-là, qui faisait l’aumône à la noria de touristes de Notre-Dame-de-Paris. Dans une autre vie il avait eu un travail, un foyer avec femme et enfants, des amis. Depuis qu’il était à la rue son seul viatique tenait en quelques effets qu’il traînait dans un balluchon à roulettes. Sa carcasse et sa dignité avaient pris des coups mais il tenait bon. Il avait passé le radieux été 2013 dans le square de l’église Saint-Julien-le-Pauvre toute proche, à l’abri des patrouilles de bleus qui voulaient l’incarcérer à Nanterre. Dormant à la belle étoile, il attendait l’aurore pour prendre ses marques sur son territoire, sous l’œil du totem du chat-qui-pêche : une silhouette noire en pardessus et chapeau melon déployant un parapluie rouge au-dessus d’un chat reluquant le ciel.
Ce matin-là, le totem avait eu de la visite : deux affichettes, collées entre le pépin et le greffier. L’une clamait : BÉNUCHOT EST VIVANT. L’autre : BÉNUCHOT EST PASSÉ PAR ICI.

Anastase se gratta la tête et se mit à chantonner. « Il court, il court, le furet. Il est passé par ici… Il repassera par là… » Il s’arrêta net. Un peu plus loin sur la gauche, à l’angle du quai Saint-Michel, une fille en capuche était en train de coller une troisième affichette avec le slogan : LIBÉREZ BÉNUCHOT !
– Il a fait quoi, votre Bénuchot ?
– Il a rien fait, monsieur.
– Alors pourquoi qu’il est en taule ?
– Il est pas en taule, rigola la fille. Bénuchot est un homme libre.
– Alors pourquoi vous voulez l’libérer s’il est pas au zonzon ?
– Vous saurez ça bientôt… si vous lisez les murs. Il est chouette, votre parapluie !
– C’est pas un parapluie, c’est un totem ! rectifia Anastase d’un ton guilleret.
– Le totem de Bénuchot ! gloussa la capuche en rangeant sa colle et son pinceau.
– Exactement. Bénuchot, c’est moi… T’en va pas, Esméralda !
– Et moi, ma mère c’est sœur Teresa ! rétorqua la fille avant de prendre la poudre d’escampette.
Anastase se gratta la tête et décida qu’il s’en foutait. Il se ravisa en considérant les slogans. L’esprit du chat qui pêche avait parlé. Depuis le temps qu’il attendait ça…
L’heure d’après il était à pied d’œuvre sur le parvis de Notre-Dame, haranguant la foule cosmopolite qui admirait les tours de la cathédrale.  « Mesdames et messieurs, je m’permets de passer parmi vous pour une petite quête ! C’est pas pour moi, c’est pour le copain Bénuchot emprisonné à la Bastille pour un défaut de permis de vivre. À vot’ bon cœur, messieurs-dames ! Envoyez la money, please. »
– Je croyais que les Français avaient destroy Bastille, lui lança un obèse affublé d’un chapeau de cow-boy.
Yes we have, sir ! rétorqua Anastase. Mais elle arrête pas d’repousser, la chienne ! Y a des prisons partout dans c’pays !
Le cow-boy tendit une main grosse comme une pastèque.
   – Norman Baker, Toronto, Canada. Please to meet you !
   – Anastase de la Rue du Chat-qui-Pêche. All the pleasure is for me !
   – Et comment s’appelle votre ami ?
– Bénuchot… Bé-nu-chot.
– Comment vous écrivez ?
Anastase dégotta un bout de carton et écrivit au feutre noir : LIBÉREZ BÉNUCHOT.
    – But who’s Bineut’shot’ ? grimaça le cow-boy.
– Ça, c’est une longue histoire, brother ! s’esclaffa Anastase. Ça remonte aux gargouilles de Victor Hugo !

Quelques minutes suffirent pour faire de lui une vedette. Canadiens, Américains, Italiens, Japonais, Chinois, Russes mitraillaient Anastase brandissant sa revendication et le couvraient d’euros. Constatant que le filon valait de l’or, il passa la journée sur la place, à inventer les tribulations d’un individu dont il ignorait tout. À la fin de l’après-midi, le nom de Bénuchot s’était répandu dans Babel. Des dizaines de touristes des cinq continents flashèrent le vagabond exhibant sa pancarte. Anastase jouait la comédie à merveille, le public était au paradis. Il ignorait que pendant qu’il parlait, des messagers furtifs bombaient la bonne parole au cœur de la capitale. La fille à la capuche n’était pas seule. Le lendemain matin Paris s’éveilla recouvert de pochoirs à la gloire d’un quidam dont personne n’avait jusqu’ici entendu parler.

BÉNUCHOT EST VENU ICI

BÉNUCHOT WAS HERE

BÉNUCHOT EST VIVANT

BÉNUCHOT IS FREE

NI DIEU NI MAÎTRE : BÉNUCHOT

Y A-T-IL UNE VIE APRÈS BÉNUCHOT ?

Par la magie des réseaux sociaux, l’esprit Bénuchot se propagea comme une traînée de poudre. Le groupe Facebook « Libérez Bénuchot » atteignit rapidement les cinq cents membres. Délire potache ? Mouvement sectaire? Action artistique ? Campagne de marketing ? La page d’accueil se bornait à publier les clichés des slogans recouvrant les murs de Paris, ainsi que les vidéos postées sur YouTube et Daily Motion, ce qui eut pour effet d’étendre la contamination à la province. Et au monde entier grâce à Anastase.
Celle qui tirait les ficelles savourait dans l’ombre de sa capuche sa victoire dans ce jeu de patience. Son « projet de vie », comme elle disait.

Mais qui donc était Bénuchot ?

À l’origine, était un homme de braise et de chair, quelque part dans le ventre de ce Paris patachon dont les murs clamaient la légende urbaine. Elle avait commencé dix mois plus tôt, le 21 décembre 2012 précisément, dans une rue du Xe arrondissement toute dévouée aux mystères de la nuit.


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