Bénuchot, l’homme qui voulait tout connaître de la foule

1.Bastille CHARLIEDans la nouvelle L’homme des foules, Edgar Allan Poe raconte l’histoire d’un homme qui observe « à travers les vitres voilées par la fumée » d’un estaminet la foule qui se presse à l’extérieur. Il décrit longuement les passants, jusqu’à ce qu’un vieillard attise sa curiosité, qu’il décide de suivre à travers la foule. Au bout de vingt-quatre heures, le revoilà à son point de départ, face à l’homme, sans en savoir plus sur son compte. Le récit s’achève ainsi. Le secret du vieil homme anonyme, que le narrateur voulait à tout prix connaître, ne lui sera pas dévoilé, et il conclut que c’est sans doute mieux ainsi. Le lecteur ne sera peut-être pas du même avis, mais passons…

2.PoelhommedesfoulesNe pas savoir : voilà bien une chose que Jules Bénuchot ne supporte pas !

Il en va de même avec l’aquarelliste Constantin Guys, que Baudelaire, traducteur d’Edgar Poe, dépeint comme le premier « reporter graphique » dans son passionnant ouvrage Le peintre de la vie moderne, déjà évoqué à la rubrique L’enfance de Bénuchot. Constantin Guys, homme curieux de ses contemporains, qui couvrit aussi bien la guerre de Crimée que les scènes de la vie mondaine parisienne, écrivait : « Tout homme qui n’est pas accablé par un de ces chagrins d’une nature trop positive pour ne pas absorber toutes les facultés, et qui s’ennuie au sein de la multitude, est un sot ! Et je le méprise ! »

Un constat que Bénuchot, dont il était en quelque sorte un précurseur, aurait applaudi des deux mains.

3.ConstantinGUYSAu chapitre des écrivains ayant creusé le cœur des foules, Aragon déclarait dans Le paysan de Paris : « Il arrive qu’on rentre chez soi tard dans la nuit, ayant croisé je ne sais combien de ces miroitements désirables, sans avoir tenté de s’emparer d’une seule de ces vies imprudemment laissées à ma portée. Alors me déshabillant je me demande avec mépris ce que je fais au monde. Est-ce une manière de vivre, et ne faut-il pas que je ressorte pour chercher ma proie, pour être la proie de quelqu’un tout au bout de l’ombre ? »

« S’emparer de ces vies. » Il y a assurément du Bénuchot dans cette formule, qui peut tout autant évoquer les sombres desseins d’un assassin qu’une parenthèse enchantée avec un promeneur bienveillant.

4.Constantin GUYSLa différence radicale entre Bénuchot et l’homme des foules de Poe, le quidam de la bonne société dépeint par Constantin Guys ou le noctambule d’Aragon, c’est que sa curiosité à lui a quelque chose de proprement inconcevable, qui finirait par effrayer tant elle bouscule certaines limites. Car Bénuchot ne se contente pas de regarder, de capter l’expression des gens. Il lui faut plus. Il leur confisque quelque chose dont ils n’ont même pas idée. Il lui faut nourrir ses carnets. Cela l’obsède, au point qu’il a bâti sa vie autour de cette marotte. Avant de laisser tomber sa proie, comme l’homme des foules d’Edgar Poe, dans une grande douleur parfois, tant il ne supporte pas de ne pas savoir qui sont ces gens qui composent la foule.

Ce qui est évidemment une folie car il ne vit pas dans un bourg de trois cents âmes, mais à Paris, capitale de la France peuplée de deux millions d’habitants.

Photo Audrey Malherbe
Photo DR

Où sont-ils nés ? Depuis combien de temps sont-ils arrivés ? Qu’est-ce qui les y a amenés ? Qu’y font-ils ? Ont-ils des enfants ? Cet homme trompe-t-il sa femme ? Ou elle ? Se sont-ils trompés en s’épousant ? Combien de personnes présentes dans ce cercle mourront dans l’année ? Combien de femmes porteront un enfant ? Combien de temps reste-t-il à ce pauvre vieux qui passe, avec son dos en fer à cheval labourant le macadam ? Pourquoi cette femme se trimballe-t-elle avec sept chiens accrochés à son landau ? Les considère-t-elle comme ses enfants ? Dorment-ils avec elle ? Arrive-t-il que l’un des affreux clébards vienne se frotter à elle dans la nuit et que, le corps prenant l’ascendant sur l’esprit, la pauvre créature se laisse aller à un attouchement qualifié de zoophile par le Petit Larousse – dont il ne se résout pas à jeter l’invraisemblable collection (1957-1997) accumulée par Adrienne ?

Bien entendu, cette insatiable curiosité n’est pas tombée du ciel ! Elle porte un nom et un prénom : Alfred Bénuchot.

6.petitBENUCHOTAlfred Bénuchot. Le père disparu, qu’il n’a jamais cessé de chercher, en vain. On peut considérer qu’en plongeant tête baissée dans la foule, c’est ce père qu’il espère retrouver. Mais il existe une autre raison, tout aussi importante, également liée à la disparition de son père : la physique quantique, qui lui fut expliquée au stalag par un prisonnier nommé Fernand Wouters, physicien de son état. La physique quantique et ses lois absurdes, que Bénuchot prendra un malin plaisir à appliquer au monde macroscopique, celui des rues parisiennes où le poussent ses pas.

Comme la particule qui utilise tous les chemins possibles pour aller d’un point A vers un point B, Bénuchot emprunte toutes les directions à la fois, vacillant au bord de l’abîme, se rétablissant toujours, de justesse.

Comme le physicien qui modifie l’état de la particule en la mesurant, Bénuchot est persuadé qu’en adressant la parole aux gens qu’il rencontre, en se mêlant de ce qui ne le regarde pas – et qu’il est bien obligé de regarder parce que cela lui crève les yeux –, il modifie plus ou moins leur état. Ce qui, dans le monde macroscopique, a pour nom la vie. La chose étant réciproque, même si les gens de foule n’en ont pas conscience tant qu’ils ne sont pas habités par ce que nous aurons l’audace d’appeler l’esprit bénuchot

Et c’est d’ailleurs là, lui fit un jour remarquer sa chère Lucette, que ça coince, mon pauvre Jules, car on n’a encore jamais vu une particule modifier l’état d’un chercheur en se faisant mesurer, encore moins en le mesurant…

7.ANONYMESPINON
Peinture Patrick Pinon

Ce besoin nécessaire et récurrent, il en prit conscience l’année de ses 21 ans. Place Blanche, au bas de Montmartre. Comme il sortait de la bouche de métro, une saute de vent balaya la place. Un cotillon de feuilles mortes enveloppa le groupe de touristes qui traversait le boulevard pour se rendre au Moulin Rouge. Il avait senti quelque chose. Une sorte de pensée magique. La voix de son père, au-dessus des nuages. « Vas-y, Jules ! » Il avait compris que le salut viendrait d’eux. De ces meutes d’inconnus dont la vie lui resterait à jamais fermée en théorie, mais avec qui il lui était loisible de communiquer à tout moment. Et de tout partager. Parce qu’il y a autant de réalité dans ce qui se cache que dans ce qui se montre. Et voilà comment Jules Bénuchot s’était mis à fouiller la matière anonyme des foules…

POURQUOI N’Y A-T-IL PAS DAVANTAGE DE SOSIES ?

8.visageLouisBoillyC’est l’une des grandes obsessions bénuchotes. Pourquoi les gens sont-ils physiquement aussi différents ? Pourquoi se ressemblent-ils si peu ? Pourquoi n’est-on pas plus souvent assailli, lorsqu’on arrive dans une rame de métro par exemple, par cette interrogation : « Celui-là, je l’ai déjà vu quelque part… » ?

Dans Le sous-sol, Dostoïevski écrit « Je constatais que je ne ressemblais à personne et que personne ne me ressemblait. Je me disais : “Je suis seul, tandis qu’eux, ils sont tous !” »

Nul doute que s’il l’avait lue, Jules Bénuchot, qui ne se sent pourtant jamais seul, aurait fait sienne la formule, en ajoutant toutefois ce précieux repentir : « Je constatais que je ne ressemblais à personne et que personne ne se ressemblait. »

9.DostoievskiOui, se demande Bénuchot, pourquoi aussi peu de gens se ressemblent ?

Ils ne sont pourtant pas si nombreux que cela, les éléments physiques déterminants. Ils ne dépassent pas la vingtaine : pigmentation de la peau, forme du visage, du menton, des lèvres, du nez, des joues, des sourcils, du front, des oreilles, des maxillaires, des pommettes, des fossettes, couleurs des yeux, couleur des cheveux, coiffure… Ne parlons même pas des attributs décoratifs et vestimentaires : boucles d’oreille, piercings, tatouage, chapeau, casquette, etc… Ça, ça ne compte pas.

Alors, oui, se demande Bénuchot, pourquoi ?

Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de gens qui se ressemblent ? Alors que nous savons toutes et tous – à l’exception des bas-du-front qui font semblant d’avoir oublié que les races sont le fruit pourri qui a nourri toutes les doctrines colonialistes – que nos ancêtres communs étaient une tranquille petite famille nucléaire d’homininés vivant quelque part en Afrique…

10.homininesportrait
Sources : Atelier Daynes, John Gurche, adapt. T. Lombry

La question, chaque fois qu’il se la pose, dès que ses yeux se posent sur un nouveau visage, ce n’est pas bien compliqué – et c’est l’une des raisons pour lesquelles il a cessé de prendre le métro –, le plonge dans un indicible effarement. Monsieur Bénuchot ne comprend pas. Comment ne pas s’empêcher de penser que cette étrangeté n’est pas innocente ? « Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas plus de sosies, nom de Dieu ! Tous ces visages qui ne ressemblent à aucun autre ! Il y a quelque chose qui cloche… »

Môme, il avait lu dans une revue que chacun sur Terre possède un sosie. Foutaises ! On lui avait menti.

À moins que…

Existe-t-il une loi du hasard – une loi quantique, qu’aucun savant ne saura jamais expliquer –, qui fait que lorsqu’il nous arrive de rencontrer ceux qui pourraient nous ressembler, on ne les voit pas ? Ou que, s’ils existent, nous sommes amenés à ne jamais les rencontrer.

11.MurdeportraitsCombien sont-ils comme lui à s’être posé ces questions ? Des milliers ? Des centaines ? Des dizaines ? Deux ou trois ? À chaque fois qu’il a mis la question sur le tapis, on l’a regardé comme un évadé de l’asile de Charenton ! Se pourrait-il qu’il fût le seul ? Le seul à avoir remarqué une aussi effarante anomalie ? Comment le savoir ? Je constatais que je ne ressemblais à personne et que personne ne me ressemblait. Le meilleur moyen d’avoir la réponse à cette question serait encore de descendre dans la rue et d’improviser un sondage.

« Pardon, madame, pardon, monsieur, avez-vous remarqué que très peu de gens se ressemblent ? Vous auriez cinq minutes pour réfléchir à la question ? »

Comme la petite Léa, quand il l’avait rencontrée, invitant les passants à écrire quelques mots sur ses petits carnets…

Qu’est-ce qu’il aurait dit de ça, Darwin ? Qu’est-ce qu’il aurait dit de ça, Einstein ? Qu’est-ce qu’il aurait dit de ça, Schrödinger ? Toi qui lis ces lignes, qu’en penses-tu ? T’es-tu déjà posé cette question ?

Bénuchot est-il le seul à être fou ?

En guise de note de bas de page, signalons que le thème qui vient d’être développé est expédié en dix lignes dans le roman L’esprit Bénuchot.


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