De la magnitude des humeurs : l’échelle de Bénuchot

Lors d’un cours au Collège de France – il s’y rendait à chaque fois avec le fol espoir, désespéré, absurde, d’apercevoir dans l’assemblée un homme qui serait son père –, Jules Bénuchot entendra dans la bouche d’un astrophysicien des choses qui le convaincront du bien-fondé de sa quête. Ses lubies n’étaient pas des lubies, comme le prétendait son épouse Adrienne. Mais une application implacable du principe d’incertitude qui stipule, pour simplifier, qu’on ne peut calculer à la fois la vitesse et la trajectoire d’une particule.

Pour la vie des gens, c’était pareil. Il disposait du pouvoir d’intervenir dans leur vie, de leur glisser dans les pattes des coins d’équation, qu’un autre quidam enfoncerait avec un marteau invisible, à un moment plus ou moins éloigné – quand lui serait déjà loin –, mais il ne pouvait à la fois calculer leur vitesse et leur trajectoire, selon le principe d’incertitude établi pour les particules par le physicien Werner Heisenberg, prix Nobel 1934.

13.HeisenbergDe la même façon qu’un physicien modifie l’état d’une particule en la mesurant, Bénuchot pensait qu’il avait la possibilité de modifier l’état de ses semblables, fut-ce de manière insignifiante : en leur adressant la parole ne serait-ce qu’un instant. Dès lors que vous avez passé quelques secondes, quelques minutes avec quelqu’un, votre vie ne sera plus tout à fait la même, même si le lendemain vous aurez commencé à oublier cette rencontre.

Si tout cela ne modifiait pas grand-chose à la marche de la ville, Bénuchot aimait à croire qu’il apportait sa petite pierre à l’édifice d’une société sinon plus stable et plus juste, en tout cas plus agréable à vivre. C’était son credo. Sa philosophie. Et tant pis s’il n’avait pas grand monde avec qui la partager…

Mais comment cela arriva-t-il ?

12.SismographeNous sommes à la fin des années cinquante.

Jules Bénuchot vient d’enjamber la trentaine, en trois ans il a fait autant d’enfants à sa femme, et sa graphomanie est à l’image de sa vie ; éruptive, trépidante, imprévisible. C’est au cours de ces trois années d’observation cruciales qu’il jettera les fondations de ses « protocoles de pensée », avec une rigueur d’astrophysicien lancé à la poursuite de la soupe céleste. Parmi ces protocoles, la fameuse « échelle de Bénuchot » – les échelles, ces baromètres mesurant la gradation de certains événements naturels, la plus connue étant celle de Richter, qui classe les séismes de 1 à 9 en fonction de leur intensité. Bénuchot, lui, n’a rien découvert d’essentiel à la compréhension du monde ; l’échelle qui porte son nom n’a d’autre utilité que de mesurer sa propension à faire le bien ou le mal, en fonction de ses humeurs. Elle est graduée de 1 à 5. Il est le seul à la connaître.

Force 1 : transcendé par un désir de faire le bien.

Il irait jusqu’à donner sa vie. Comme lorsqu’il se porta au secours de Léa Deligny le 21 décembre 2012. Rien ne peut l’arrêter !

15.BonSamaritainForce 2 : état de sollicitude.

16.Rosettedame au bancIl rend de menus services : offrir un repas à un indigent, aider un aveugle à traverser la rue – il éprouve une profonde compassion pour les aveugles, qui le font pleurer, alors que les sourds, avec leurs opéras muets de marionnettistes, lui arrachent un sourire narquois –, porter le cabas d’une vieille dame ou, tout simplement, comme ce fut le cas avec la délicieuse Mme Rosette, deviser avec elle sur un banc, juste pour passer un peu de bon temps.

Force 3 : état neutre. Il se contente d’observer.

La chose est rare. Il n’y a guère que pendant son sommeil qu’il se préserve. Il a fait sienne cette phrase de William Blake, lue un jour sur un mur du Quartier Latin : « Le désir non suivi d’action engendre la pestilence. »

Photo Audrey Malherbe
Photo DR

 

Force 4 : état irascible.

Le premier qui le regarde de travers en prend pour son grade. Cela se traduit par des gestes (écraser le pied d’un emmerdeur) ou des paroles. (« Madame, si vous ne faites pas taire cet enfant, il ne faudra pas vous étonner d’avoir donné le sein à un voyou ! » La mère hésita, puis retourna une taloche magistrale au mouflet. Bénuchot la félicita, lui laissa sa carte. Vingt ans plus tard, il recevra une invitation au mariage du rejeton, avec ces mots : « Mon fils est devenu quelqu’un de bien, vous y avez contribué, monsieur. Votre présence nous honorerait. »)

19.batmangifleForce 5 : état violent.

Comme lorsqu’il se porta au secours de Léa Deligny – cas extrême, où la « force 1 » fusionne avec la « force 5 », dans un choc des contraires digne de l’accouplement de deux trous noirs entrant en coalescence.

Bénuchot déteste par-dessus tout l’injustice, le désordre, la lâcheté. Toute personne dont le comportement n’est pas « convenable » mérite d’être rappelée à l’ordre. Souvent, une insulte bien sentie évitera de fâcheux désagréments. Cela permet aussi de se faire des amis. (Le 10 octobre 1963, le jour de la mort d’Edith Piaf, il fut porté en triomphe après avoir fait fuir trois blousons noirs qui importunaient un handicapé place du Châtelet ; une dame de la bonne société l’invita à l’Opéra en lui fourrant ses gros nichons sous le nez.) Nombreux sont ceux qui, ayant attisé sa colère, ignorent à quel châtiment suprême ils ont échappé. (Cet homme qui, négligeant ostensiblement d’aider un aveugle traversant la rue Monge, se retrouva projeté sous un autobus, ne devant son salut qu’à un stupéfiant réflexe du conducteur, et gardera toute sa vie à l’oreille la prophétie bénuchote, alors qu’il se relevait, par miracle indemne : « Tu n’auras pas autant de chance la prochaine fois, espèce de salaud ! »)

20.ZorroTuer quelqu’un est un fantasme très répandu dans la communauté des hommes. Qui n’a jamais éprouvé le désir impérieux de liquider l’abruti qui lui grille la politesse au bureau de poste ou lui fait une queue de poisson ? Dieu merci, peu de gens passent à la phase « prédation ».

Bénuchot a-t-il franchi le Rubicon ? Lui seul le sait. Le secret était conservé dans un carnet que personne ne pourrait consulter, pas même après sa mort : le carnet dans sa tête.

21.VISAGEDEBENUCHOT


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