De la mécanique quantique appliquée au quotidien

Parce qu’il y a autant de réalité dans ce qui se cache que dans ce qui se montre, Jules Bénuchot s’est mis à fouiller la matière anonyme des foules. Ce besoin nécessaire et récurrent, dont il prit conscience l’année de ses 21 ans, devint obsessionnel. Chaque passant qu’il croise est un étranger dont il voudrait percer le mystère. Les années passant, il échafauda des théories qui avaient à voir avec les absurdes et étranges lois quantiques régissant le monde subatomique – autrement dit, l’infiniment petit, n’hésitant pas à utiliser parfois de saisissants raccourcis. Tout comme le physicien modifie l’état d’une particule en la mesurant, il ne faisait pour lui aucun doute qu’en allant au-devant des gens comme il en avait l’habitude, dans la rue, dans le métro, au café, il modifiait plus ou moins leur vie, selon le degré d’investissement de ses rencontres.
C’est ainsi que, parallèlement à la fameuse échelle de Bénuchot graduant son humeur, il mit au point des règles intangibles, qui allaient régir ses rapports avec les humains.
Ces règles sont abondamment décrites dans L’esprit Bénuchot, au détour d’un carnet, d’un coin de rue, parfois de façon si subliminale que le lecteur s’en apercevra à peine.
En voici quelques-unes…

1dessinvisagesObservation, Imprégnation, Excitation. Transgression. Prédation.

2CASSETTE(Pour entendre cette règle de la voix même de Bénuchot, écoutez cette cassette, qui figure également au chapitre Génial Lucifer.)

« Acte 1. Observation. Jauger le sujet (passant, promeneur, de préférence quelqu’un qui prend son temps. L’expérience le prouve : rien de bon ne peut arriver avec les gens pressés). N’importe qui peut faire ça. Il suffit d’ouvrir les yeux.
Acte 2. Imprégnation. Se fondre en lui. S’approprier son cadastre cérébral.
Acte 3. Excitation. Attiser ses prurits. Exciter ses atomes. Faire vibrer sa corde sensible. (C’est la rencontre.)
Acte 4. Transgression. Le faire sortir de sa réserve. Le forcer à dévoiler sa nature. Prendre l’ascendant sur lui. Dans la plupart des cas, il ne saura rien de ce qui lui arrive. Il ressentira une petite piqûre sur la nuque, une démangeaison, mais ça n’ira pas plus loin. Alors vient le moment d’agir, en lui adressant la parole.
Acte 5. Prédation. Lorsque la nécessité s’en fait ressentir, se lancer à l’assaut. (Prendre la défense d’un handicapé mental agressé par des demeurés, d’une femme agressée par un prédateur sexuel, d’un pauvre hère enquiquiné par un parasite. Les exemples sont légion. En physique quantique, on appellerait cette phase « intrication ». Prédation, c’est plus parlant. Voilà pourquoi il a choisi ce terme équivoque, pouvant évoquer des actions d’éclat d’ordre guerrier, bien loin des modestes actions de grâce du sieur Bénuchot. »

Le coup de cent

Le « coup de cent », qu’il ne faut pas confondre avec le « coup de sang », ni avec le « Père Cent » précédant de cent jours la quille chez les troufions, est l’un des « protocoles » bénuchots les plus faciles à mettre en application. Il s’agit de compter jusqu’à cent, en jetant son dévolu sur une catégorie présente dans les foules, hommes, femmes, chiens, barbus, obèses, n’importe quoi pourvu que ça respire, et de porter son attention sur le (ou la) centième.

3FemmesdedosDès qu’il a pris sa décision concernant la nature de ce qu’il va compter, Bénuchot oublie tout le reste, et il compte, compte, compte, sans se laisser perturber par l’environnement. À la centième, il lui faut prendre une décision.
Plusieurs choix sont possibles.
– ne rien faire (dans ce cas, la frustration est grande, à quoi bon avoir compté, si ce n’est pour passer le temps ?),
– aborder la n° 100 (si c’est un chien, en s’adressant au maître, si c’est un chien errant, à la première créature qui s’y intéressera, si celle-ci s’avère être un autre chien, il est préférable de laisser tomber),
– la suivre (ou simplement aller dans sa direction),
– décider ensuite jusqu’où ira la filature.

4PlaceSainteMarthe

Si la liste de tout ce qui est « comptable » dans les rues est assez limitée (hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards, chiens, chats – évitons, s’il vous plaît, le pigeon, bête endémique dont il est strictement impossible de tirer des analyses concluantes –, les variantes et les subdivisions sont multiples (barbus, moustachus, glabres, chauves, obèses, maigres, handicapés, manches courtes, manches longues, femmes enceintes, femmes chapeautées, femmes qui rient, femmes qui téléphonent, femmes qui se repoudrent, etc).
À titre de travaux pratiques (leçons de choses, disait-on du temps de Bénuchot en culottes courtes), voici un extrait de L’Esprit Bénuchot, concernant un coup de cent qui se déroula un matin de printemps 1998, alors que le soleil dardait ses rayons sur la charmante place Sainte-Marthe, dans le Xe arrondissement de Paris.

« Bénuchot plonge dans les vallons des nuques, tellement moins avares de mystère que ces fantasmes décolletés, et tout en contemplant ces grâces sublimes, son cerveau ventile les frimousses par catégorie. Il s’en veut de cette hypermnésie frénétique, de ces calculs absurdes, stupides et dérisoires, sans lesquels il n’aurait plus goût à la vie… »

Création Patrick Pinon
Création Patrick Pinon

« Jules Bénuchot dénombrera ce jour-là treize femmes aux cheveux en liberté, vingt cheveux courts, douze queues de cheval (maintenant on dit catogan il paraît), dix foulards (cinq islamistes, deux religieuses, deux hindous, un fichu façon Mère Denis), six couettes, sept nattes, neuf chignons, cinq dreadlocks, sept chapeautées (dont une paire de pervenches, l’une très jolie, contrairement aux usages de la profession), deux casquées (descendant de scooter en se roulant des pelles, les lesbiennes sont dans l’air du temps, bientôt elles se marieront), une punk-iroquoise, un béret (belle à croquer), trois casquettes, un canotier (incroyable beauté, la gosse n’a pas vingt ans), un turban, une capuche (la capuche c’est nunuche), un tchador (le tchador c’est la mort). »
« Le compte est bon, j’ai mon cent ! »
« Monsieur Bénuchot a parlé très fort. La « centième » est une gamine s’égosillant dans son portable, petit cul serré dans le jean, mon Dieu ! Observation, imprégnation, excitation, transgression… Tout va très vite. « Mademoiselle, je peux vous poser une question ? » La fille trépigne. « Léna ! J’suis célèbre ! Y a un vieux mystique qui veut un autographe ! » Elle tourne les talons en tortillant du derrière. Les passants s’écartent du fou qui hurle avec ses bras. »

La suite est racontée dans le roman.