La maraude coupe-file, les petits bâtons rompus, le rendez-vous hypothétique, la queue quitte-ou-passe.

Après le jeu de l’écoute providentielle et le jeu du hasard emphatique, voici à présent quatre exercices faciles à réaliser [seul investissement : un peu de temps et de bonne volonté] : la maraude coupe-file, les petits bâtons rompus, le rendez-vous hypothétique, la queue quitte-ou-passe.

Le premier nécessite la complicité d’un compère (non camouflé, à la différence de l’arnaque du bonneteau), les trois autres se jouent seul. On y va ?

1. LA MARAUDE COUPE-FILE

Ce jeu se joue dans un endroit où des gens attendent – idéalement une queue au cinéma ou à une exposition.
Vous parlez avec un ou deux amis. Suffisamment fort pour qu’assez rapidement, l’attention de votre voisin soit attirée par votre conservation.

Si votre voisin cesse de lui-même sa propre conversation avec quelqu’un, la lecture d’un journal ou d’un livre, vous marquez un point. S’il tend l’oreille et s’approche de vous, vous doublez la mise. S’il se mêle à votre conversation, c’est le nirvana. Le but est de l’amener progressivement à s’intéresser, puis à prendre part à votre conversation. Pas question, par exemple, de vous exclamer d’emblée : « T’es au courant que Patrick a poussé sa femme du haut d’une falaise ? » Cela vous mettrait hors-jeu.

On préférera cette variante :

– T’as appris pour Marie ?
– Victor m’a raconté, oui.
– C’est tout l’effet que ça te fait ? C’est quand même fou ce qui s’est passé !
– La lassitude des couples, qu’est-ce que tu veux…
– Oh, le cynique… Quand ça arrive à des gens que tu connais… Le choc ! Tu te rends compte qu’il y a quatre jours on dînait avec elle !
– Elle n’était pas en grande forme, d’ailleurs. M’est avis qu’elle sentait que quelque chose se tramait.
– Oh, tu crois ? Quand même…
– T’as vu la gueule que faisait Patrick ? On aurait dit qu’il préparait son coup.
– Et alors, ça veut rien dire ! Si tous les maris qui font la gueule s’apprêtaient à tuer leur femme à coups de marteau…
– À coups de marteau ! Il l’a tuée À COUPS DE MARTEAU ?
– Ben oui. Tu savais pas ?
– Mon dieu ! Quelle horreur !
– Apparemment, elle n’est pas morte au premier coup… Il s’est acharné, le salaud.
– Arrête, s’te plaît ! On nous écoute…

À ce stade, il est quasiment impossible que la personne qui vous écoute ne s’immisce pas dans la conversation. Vous avez donc GAGNÉ… le droit de continuer. Et le plus longtemps possible.
Le but ultime de la maraude coupe-file étant, on l’aura deviné, que TOUTE LA FILE participe à la conversation, dans une joyeuse communion foutraque, voire en oublie d’aller au cinéma, à l’exposition, etc. (À notre connaissance, cela ne s’est encore jamais produit. Il ne tient qu’à vous de relever le défi.)

2. LES PETITS BÂTONS ROMPUS

Contrairement au jeu du hasard empathique, où le joueur se trouve mêlé malgré lui à une conversation avec un inconnu, il s’agit de vous mêler à une conversation de votre propre chef, en disant ce qui vous passe par la tête, qui doit néanmoins avoir un rapport avec la discussion que vous allez interrompre. C’est simple, efficace, et généralement générateur de belles rencontres et de beaux éclats de rire.

Voici un exemple vécu personnellement le 17 novembre 2013 en matinée dans le métro, station Daumesnil, ligne 8, direction Balard. (Rien à voir avec la photo ci-dessus.)
Les joueurs : un garçon, une fille, vingt-cinq ans, enjoués, complices.

La fille : – Tu as une fiancée ?
Le garçon (timide) : – Oui.
La fille : – Elle est belle ?
Le garçon (hésitant) : – Normale.
– Elle s’appelle comment ?
– Euh…
– T’es pas obligé de me le dire…
– Et toi, tu as un fiancé ?
– Moi…
– Vincent ?
– Quoi, Vincent ?
– Tu es fiancée avec Vincent, c’est clair…
– Tu es indiscret !
– C’est toi qui es indiscrète. C’est toi qui as commencé !
– Vincent, il est…

C’est le moment que je choisis pour intervenir. (Le garçon et la fille, un peu gênés,  allaient changer de sujet.) Il faut intervenir dans la conversation avant que les interlocuteurs ne changent de sujet, sinon vous avez PERDU. Évidemment, personne ne sera là pour le prouver, puisque ce jeu se joue tout seul. Plus vous attendez pour entrer dans la conversation, plus vous marquez de points, mais si vous attendez trop longtemps vous courez le risque qu’ils changent de sujet de conversation, ce qui vous disqualifierait.

 Moi : – Elle a raison, vous êtes indiscret. Et vous aussi ! Et moi aussi… Elle est fiancée avec Vincent, jeune homme !
La fille : (stupéfaite, amusée) – Mais comment pouvez-vous savoir, vous ne nous connaissez pas ?
Moi : – Ah, ah, ça se voit, mademoiselle. Vous avez rougi quand vous avez parlé de Vincent. Vous êtes amoureuse !
Le garçon : (hilare) – Elle est amoureuse ! Je le savais…
La fille : – Non, je suis pas amoureuse. Il est gentil, Vincent, mais bon…
Le garçon : – Je le savais que t’étais amoureuse de Vincent ! Ah, merci, monsieur !

Je choisis ce moment-là pour quitter pudiquement la conversation.

Photo Gérard Cambon

3. LA QUEUE QUITTE-OU-PASSE

Vous faites des courses dans une supérette. Un Franprix fera l’affaire. Proscrire les hypermarchés. Vous pouvez acheter deux ou trois produits. Vous pouvez aussi en profiter pour faire vos courses de la semaine, il n’est pas interdit de joindre l’utile à l’agréable.
Vous choisissez une queue. Le problème peut s’avérer délicat, comme le démontre cette vidéo-gag made in Groland. Inutile néanmoins de trop réfléchir. Suivez votre instinct.

1°) La queue avance assez vite. Le jeu s’arrête. Vous avez PERDU. (Les petits malins qui se diraient : « Pour gagner, je vais choisir une queue où il y aura beaucoup de monde » feraient bien de réfléchir à deux fois car, comme vous le verrez, ce jeu offre souvent de très très grosses surprises et retournements de situations !)

2°) La queue n’avance pas. Vous passez à celle d’à côté. La queue que vous venez de quitter se débloque, la vôtre est à l’arrêt à cause d’un crétin deux de tension (que vous n’aviez bien évidemment pas remarqué).

Questions. Si vous n’aviez pas changé de queue, le crétin se serait-il trouvé là à ce moment précis ? L’avez-vous inconsciemment influencé ? En gros, la décision de choisir la queue que vous avez choisie au détriment des autres est-elle sciemment liée à votre présence ? Est-ce simplement le hasard ? (Encore que, comme nous allons le voir, la question du hasard est à prendre avec des pincettes dans ce genre de situation (queue au supermarché) beaucoup de gens – y compris ceux qui ne font pas habituellement attention à leurs semblables – ayant conscience des problèmes irritants que peuvent poser les queues au supermarché, ce qui est bien évidemment susceptible de modifier leur attitude et, par conséquent, leur décision de prendre telle ou telle queue…

« Je n’ai pas vérifié pour savoir si j’étais dans la bonne queue. »

La question, donc, est la suivante : en changeant de queue, ai-je le pouvoir de la rendre plus fluide (puisqu’il y aura au moins une personne en moins) en aval ? (En amont, cela va de soi : si une, deux ou trois personnes ne prennent pas la queue, celle-ci, a priori, avancera plus vite ! Encore qu’il faille rester prudent…) Ai-je une quelconque influence sur les micro-événements qui bloquent la queue ? La fois suivante, vous vous souvenez de la chose. Vous vous apprêtez à faire la queue et au dernier moment, hop, vous passez à côté.
Le problème avec ce jeu est qu’il risque fort d’être sans fin et vous obligera à vous… mordre la queue, si vous nous passez l’expression ! Il peut en tout cas constituer – certains psychologues réputés s’en sont fait l’écho dans les gazettes – une excellente antidote à l’énervement résultant de la pression urbaine, au même titre que le jogging, le yoga, les marchés bio et les réseaux sociaux…

4. LE RENDEZ-VOUS HYPOTHÉTIQUE

Ce jeu se joue seul, comme la plupart des jeux bénuchots. Tout du moins au début. Beaucoup plus cérébral que tous les précédents, il exige un mental d’acier et une patience d’aigle.

Postez-vous à la sortie d’une bouche de métro (ou à une terrasse de café, ou à tout endroit susceptible d’être un lieu de rendez-vous). Repérez une personne attendant manifestement quelqu’un. Chronométrez le temps qu’elle attendra. (Par ex., 7 minutes.) Laissez-les partir. Sept minutes plus tard, abordez la première personne qui sortira du métro : « Pardonnez-moi, j’ai rendez-vous avec quelqu’un que je n’ai jamais vu, est-ce que ? » Bien évidemment, il est probable que cette personne n’ait aucunement RV et vous réponde par la négative. Continuez l’opération jusqu’à ce que vous tombiez sur quelqu’un qui a réellement un rendez-vous avec une personne. (Les cas de gens ayant rendez-vous avec un chien sont très très rares, bien que possibles.) Cela peut durer longtemps. Attention, on ne triche pas ! Interdiction de quitter la place tant que quelqu’un n’aura pas répondu positivement à la question ! (Si la personne vous répond « Oui, j’avais rendez-vous avec vous ! », vous avez gagné le jack-pot !) Ensuite, libre à vous de continuer ou pas la conversation après cette prise de contact.

Avantage de ce jeu : il offre des possibilités multiples, et une forte probabilité de faire de belles rencontres. La plupart des gens sont ravis de converser avec un inconnu. Essayez, vous verrez…

Risque mineur (se faire rabrouer, voire insulter ou traiter de dragueur, de sale type, voire de vicieux). Cet inconvénient, on en conviendra, est minime au regard de la satisfaction intellectuelle que vous en tirerez.