Un thé avec Jeanne Moreau

Géraldine Biscop est l’épouse de l’étrange et excentrique notaire Biscop, qui gère les affaires de Jules Bénuchot. Plus âgée que son mari, elle a les traits, la beauté, la voix, la gestuelle de Jeanne Moreau. À tel point que Léa, lorsqu’elle la retrouve attablée devant un chocolat chaud au salon de thé Chez Angelina , se demande s’il ne s’agit pas d’elle, tout simplement.

Jeanne Moreau, 1928-2017

Le passage ci-dessous est extrait du chapitre 35 de L’esprit Bénuchot, Un thé avec Jeanne Moreau.

Géraldine Biscop était assise à une table au fond du salon de thé, les cheveux recouverts d’une voilette noire. Elle portait un ensemble tailleur chemisier qui se mariait à merveille avec les fauteuils gris Louis XV de la maison. Elle se leva. Léa crut qu’elle allait l’embrasser mais elle se contenta de lui prendre la main, avec un regard doucereux qui valait tous les mots doux de la Terre.
– Merci d’être venue. Merci d’avoir préféré la compagnie de Géraldine à la celle de la Mandragore, vous savez, ils sont plus fous que méchants, mais on ne sait jamais, une jolie fille comme vous… Mais je vous fais peur, c’est absurde. Asseyez-vous, je vous commande un chocolat, c’est le plus délicieux de Paris, bien meilleur que chez Ladurée, n’en déplaise à cette pisse-froid de Clémence. Clémence, c’est ma meilleure amie, en ce moment nous sommes un peu en froid. Il faut que j’arrête de prononcer ce mot, froid, ça ne va pas du tout avec votre charmant minois.

La voix de Géraldine était chaude et douce. La voix de Jeanne Moreau. Troublant. Ses lèvres ourlées de rouge vif. Elle dévisagea Léa qui venait de tomber gauchement sur son fauteuil, peu habituée à ce genre d’établissement fréquenté par des vieilles dames tout en élégance surannée, et hop, elle avança la main vers elle pour repousser ses cheveux en arrière, cette mèche ne vous va pas, il faudra la couper, allons…
Léa se figea, elle avait l’habitude d’être draguée par les mecs, mais une femme, et de cet âge, pfff…
– Vous avez écouté ma petite cassette ? Pauvre Bénuchot ! S’il savait pourquoi les autres l’ont excommunié. Tu es un vilain petit garçon, Jules ! Il ne fallait pas vendre la peau de la mandragore…

Dans « Bay of angels »

Léa éclata de rire.
– Vous avez raison, mon petit, mieux vaut le prendre à la légère. Au début, je me disais cela. J’aimais cette fantaisie, la vie est si triste… Mais voilà, ils ne s’arrêtent jamais, ça devient épuisant. J’ai pris mes distances avec les deux little boys. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser aux femmes, honey. Biscop et moi n’avons pas eu d’enfants, contrairement à ce qu’il prétend. Cet homme passe son temps à raconter des histoires, mais ce n’est pas un mauvais bougre.
Émue par la sincérité de l’aveu, Léa l’écouta parler en dégustant son chocolat et ses macarons à la vanille. Géraldine lui jetait des regards appuyés, le bout de sa langue se faufilait entre ses lèvres pour attraper une perle de chocolat, comment ne pas y voir une invitation subliminale, venez mon petit, je suis peut-être une vieille femme mais j’ai de l’amour à revendre, vous avez tort de repousser mes avances…

Quantique de l’amour (« Jules et Jim »)

– Un jour, la réunion avait lieu à la maison, ils chantaient une chanson de salle de garde. Chez nous, les rideaux, c’est une coutume. Papa fait les anneaux. Maman fait le tissu. Et le curé la tringle… Et le grand vicaire, toujours par derrière, n’a jamais pu la tringler… Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai reconnu cette chanson qui me rappelait l’époque où je faisais médecine, dans une autre vie. J’ai arrêté les frais en quatrième année, je me voyais mal passer ma vie à palper des malades… Toujours est-il que j’ai poussé la porte de la salle de réunion, ce fut plus fort que moi, et je me suis mise à chanter avec eux cette merveilleuse chanson paillarde qu’est Le grand vicaire. Ils étaient estomaqués. Première fois qu’une femme assistait à leurs agapes, God ! Je m’attendais à ce qu’ils me disent de partir, au lieu de cela, ils se sont mis au garde-à-vous et m’ont écouté chanter. Chez nous le méchoui, c’est une coutume. Papa fait l’barbecue. Maman fait le mouton. Et le curé l’embroche… Et le grand vicaire, toujours par derrière, n’a jamais pu l’embrocher. Mon mari s’acoquine avec l’archevêque, moi, je me contente du vicaire. Mais on ne perd pas forcément au change, ah, ah… Ce soir-là, je les ai ensorcelés ! Vous les auriez vus ! Je les tenais dans ma main… Vous voulez que je vous chante cette chanson, Léa ? Oh, mais vous en faites une tête, honey ! Je ne vous fais pas peur, au moins ?

Avec Miles Davis

Géraldine épousseta sa mèche, sa main s’attarda sur sa joue.
– Vous seriez tellement plus mignonne en coupant cette horrible mèche qui vous mange la frimousse, chaton… Je n’ai pas perdu ma voix, vous savez, avec les années la peau se fane, les yeux se creusent, les seins s’affaissent, les fesses, n’en parlons pas, mais la voix… la voix ne bouge pas. Vous avez une jolie voix, Léa, n’oubliez jamais de l’entretenir. Ne fumez jamais. N’absorbez rien qui puisse l’altérer. Vous me le promettez ?
Léa hocha la tête.
– Et vous ne vous droguez pas un petit peu ?
– Non, je… ça m’intéresse pas.
– Même pas un petit pétard de temps en temps ?
– Des fois, oui. Mais ça me rend triste. J’aime pas.
– Mais vous êtes formidable, mon p’tit ! Écoutez…
Géraldine Biscop venait de se lever, toquant sa cuillère contre la tasse pour obtenir le silence. Elle s’essuya les lèvres d’un revers de serviette.
– Mesdames et messieurs, avec votre permission, j’aimerais vous chanter une petite chanson qui rappellera à certains d’entre vous leur belle jeunesse.

Le tourbillon de la vie (bénuchote)

..Puis, posant ses mains à plat sur sa poitrine, elle prit une longue inspiration et entonna le chant. Chez nous les légumes, c’est une coutume. Papa fait les tomates. Maman fait les navets. Et le curé l’asperge… Et le grand vicaire, toujours par derrière, n’a jamais pu l’asperger…
Une serveuse s’approcha, interdite, une autre lui fit signe de se taire, doigt posé sur les lèvres. Et la douce voix de Jeanne Moreau s’éleva, dans un silence d’office. Au début, les paroles grivoises provoquèrent des gorges chaudes, puis la mélodie courut entre les tables, reprise en chœur par une partie de la clientèle, qui semblait la connaître par cœur. Chez nous le jardinage, c’est une coutume. Papa fait la charrue. Maman elle fait les bœufs, et le curé laboure… Et le grand vicaire, toujours par derrière, n’a jamais pu la bourrer… Jeanne Moreau riait. Chez nous la couture, c’est une coutume. Papa prépare les fils. Maman c’est les aiguilles. Et le curé l’enfile… Et le grand vicaire, toujours par derrière, n’a jamais pu l’enfiler…

Dix couplets plus tard, tonnerre d’applaudissements. Géraldine saluait comme au music-hall, rayonnante. Les hommes venaient lui baiser la main.
– La dernière fois, vous nous aviez enchantés avec Le tourbillon de la vie, mais là, chapeau !
– Avec vous, madame, l’obscénité monte sur la scène !
– Quelle beauté !
– Quelle merveille !
– Si François Truffaut vous entendait !
– Il l’a entendue… Il l’a entendue !
Les femmes faisaient allégeance d’un hochement de tête. Jalouses mais pas trop. Les touristes aux anges mitraillaient la star.

Léa était médusée.
– Incroyable ! On dirait que vous avez fait ça toute votre vie !
Géraldine haussa les épaules d’un air effaré.
– Vous savez, Léa. Dans la vie les moments de grâce ne préviennent pas, si vous les laissez filer, autant vous fiche une balle dans la tête. Vous avez tort de vous refuser à moi, je vous assure. Je suis peut-être vieille, mais je connais des tas de moyens de vous donner du plaisir. Mais je ne vous en veux pas, chaton. Au cas où vous changeriez d’avis, vous savez où me trouver.
Léa n’eut pas le temps de répondre car Géraldine se leva et, passant une main dans ses cheveux, elle déposa sur le coin de ses lèvres un baiser innocent. Et disparut sans plus de cérémonie. Léa se leva à son tour. Sa poitrine la démangeait. Elle poussa un petit cri en découvrant le carton que Géraldine avait glissé entre ses seins, tout en lui picorant le cou.

…………………….61 rue Lepic. Code 26A51. 3e étage face.
…………………….Demain après-midi, après 17h. Vous saurez tout.
…………………….N’oubliez pas : L’homme qui voulait savoir.

Léa d’habitude si calme se mit à trépigner.
– Mais vous saurez tout sur quoi, MERDE !
Elle tourna et retourna le carton entre ses doigts. Dans sa tête ça défilait comme aux chevaux de bois. Qu’est-ce qui l’attendait rue Lepic ? Un rendez-vous galant ? La chambre de Barbe-Bleue ? Un sniff de mandragore ? Entre Bénuchot et les Biscop, c’était à qui serait le plus dérangé. Tous ces vieux allaient la rendre chèvre…
Elle se leva, sortit précipitamment du salon de thé pour essayer de rattraper l’étrange amazone. Elle n’eut que le temps de la voir s’engouffrer dans un taxi.


En hommage à Jeanne Moreau, qui vient de nous quitter…

 


À suivre dans cette rubrique :

  • Les compagnons de la Mandragore