La « pointe Poulmarch » : quand l’Histoire rôde sur le quai de Valmy


À l’angle de la rue Jean Poulmarch et du quai de Valmy, à quelques pas de la rue de Marseille et du café Chez Prune, surplombant une place triangulaire à qui les riverains ont donné le nom de pointe Poulmarch, un haut mur aveugle affiche depuis une quinzaine d’années sa litanie de fresques. Un mur devant lequel Jules Bénuchot s’est souvent arrêté, dubitatif, admiratif, selon les cas. Nul ne sait, sauf son auteur, qui fut le premier artiste à s’emparer de ce mur…

Quid des lettres X et O, hors d’atteinte des graffeurs ? se demande le passant. Dessinées par Mehdi, un artiste connu sous le nom de Module de Zeer, elles constituent en fait l’une des étapes d’un jeu de morpion disséminé sur les murs des vingt arrondissements parisiens, et qui ne manqua pas d’interroger Jules Bénuchot lors de ses pérégrinations parigotes.

La fresque ci-dessous date de 2009. La suivante, que l’on doit à l’artiste Dourone, semble beaucoup plus ancienne.2.PointePoulmarch

3.Duronne

Le passant qui s’arrête pour admirer les fresques peintes sur ce mur, devenu un des hauts lieux du street-art parisien, ignore que cette place porte le nom de l’un des 27 militants communistes assassinés par les nazis le 22 octobre 1941 dans la sinistre carrière des fusillés de Châteaubriand, en même temps que Charles Michels, Guy Môquet (qui donnèrent leur nom à une station du métro parisien) et Jean-Pierre Timbaud (dont une rue du XIe arrondissement honore la mémoire).

Comment le sauraient-ils puisqu’aucune plaque ne l’atteste, pas même celle de la rue Jean Poulmarch, qui faisait partie jusqu’au 8 juin 1946 de la rue des Vinaigriers, et qui vient croiser le bitume avec le quai de Valmy, avant de se heurter aux berges du canal Saint-Martin ?
4.Poulmach_Jean

Soixante-quinze ans plus tard, l’Histoire est revenue au galop, et elle n’y est pas allée par quatre chemins… En l’occurrence, par le biais de l’un des épisodes les plus douloureux que Paris ait connu depuis les massacres des Communards par les Versaillais, les rafles des juifs sous l’Occupation et les noyés par balles algériens du préfet Papon d’octobre 1961 : les massacres des terrasses et du Bataclan, le 13 novembre 2015, dont les premières rafales furent tirées – curieux hasard – à deux pas de l’endroit où démarre L’esprit Bénuchot, rue Bichat.

Le 28 janvier 2013, en repérages pour L’esprit Bénuchot, dont une bonne partie de l’action se déroule autour du canal Saint-Martin, je pris cette photo (précisons que je suis un photographe tout ce qu’il y a d’amateur).

La fin du message (antipublicitaire) étant tronquée, barbouillée par un de ces mystérieux tags aux lettres dodues, dont seuls leurs auteurs sont capables (paraît-il) de déchiffrer la signification, il me fallut faire œuvre d’archéologue pour le découvrir dans son entier.

Mais qui donc était cet homme au regard doux n’ayant rien à vendre ? Pour le savoir, un retour dans le passé s’impose. Cette fresque faisait écho à la publicité pour l’album du rappeur Flint, réalisée en septembre 2012 par les artistes toulousains Azot et Sismik, et qui ne fut pas du goût des copropriétaires de l’immeuble attenant, voyant d’un mauvais œil l’utilisation de leur mur à des fins publicitaires.
7.PubFlint
Comme la plupart des fresques réalisées sur le mur Poulmarch, dont l’espérance de vie varie de deux à trois semaines, la publicité pour le CD du rappeur Flynt fit donc long feu. D’autres artistes s’emparèrent du mur. Voici quelques-unes de leurs créations, en vrac. On en retrouvera d’autres sur ce blog de Fuligineuse, une habitante du quartier, partie depuis vivre sous d’autres cieux.

8.Fresque

Le 14 juillet 2013, le street-artiste Combo dévoile sa fresque La femme guidant le peuple, en compagnie des Femen. Ce qui lui vaut d’être villipendé par les intégristes catholiques.

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10.Lesbarbaresarrivent

Le 3 novembre 2013, le peintre Kouka réalise une fresque, en hommage à la marche des Beurs, dont on commémore le 20e anniversaire.

11.147ans

12. femmecriantetbagnard

15.femmequisouffle

14.femmetetedemort

16.BettyBoop

17.vestales

Début mai 2014, les habitants de l’immeuble bondiront en découvrant ce nouvel outrage commercial fait à leur mur : la firme Nike venait de commander aux mercenaires d’Urban Act une fresque à la gloire du footballeur milliardaire Zlatan Ibrahimovic, d’un goût pour le moins discutable.

18.FresqueZlatanLequel Zlatan avait, du reste, déjà eu les honneurs du mur, d’une façon fort modeste, peu en phase avec ses délires de toute-puissance.

19.OsecommeZlatan

La publicité n’allait pas tarder à être vandalisée par des casseurs de pub, qui dépiautèrent le poitrail en acier suédois du milliardaire mégalomane du PSG.

20.FresquevandaliseeLe temps passa encore. La partie supérieure du mur retrouva définitivement sa virginité. D’autres artistes en remirent une couche.

21.Juillet20144

Le 15 novembre 2015, deux jours après les atrocités du Bataclan et des fusillades en terrasse, le graffeur Orel et sa Grim Team réalisaient une fresque reprenant la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur, place de la République, devenue depuis le 7 janvier l’épicentre de la compassion avec les martyres de la folie islamiste. Peu après, ils renouvelaient l’opération sur le mur de la pointe Poulmarch.

22. Fluctuaten cours23. Fluctuat

Avant la fin novembre, cette fresque fut mise à mal par une grand-mère acariâtre et un slogan «Libérez ce mur !» (Je ne puis m’empêcher de penser que cette chose n’aurait certainement pas déplu à Adrienne, la défunte épouse de Jules Bénuchot. Et d’ailleurs, à bien y réfléchir, cette grand-mère, ne serait-ce pas… Adrienne ?)

Mais la grand-mère sévère se fit rapidement clouer le bec…

Le 18 mai 2016, une manifestation interdite par la Préfecture de police provoqua des attroupements de singuliers passants bottés et casqués, peu enclins à apprécier les finesses de l’art mural.

Ce jour-là, las du désamour croissant que lui vouait une partie de la population – jeunes, Nuit debout, anars, zadistes, énucléés par flash-ball, citoyens attachés aux libertés –, suite à la violente répression policière des manifestations contre la loi-travail, des syndicats policiers d’extrême droite organisèrent place de la République un raout « contre la haine anti-flics ».
C’est dans ce cadre que, non loin de là, quai de Valmy, des manifestants incendieront une voiture de police. Et qu’un groupe d’artistes du crew TWE [Taggueurs Wagons Est], dont on lira ici une interview de son fondateur Arone, peindra sur le mur de la pointe Poulmarch une fresque dénonçant les violences policières.

27.Fluctuatpoliceencours

28.FluctuatpoliceMais la critique sociale et le socialisme municipal, on le sait, ne font pas bon ménage. La fresque ne restera en place que les quatre heures nécessaires à sa réalisation. La mairie de Paris, sur ordre de la préfecture de police, la fit effacer dans l’heure qui suivit.

Tristesse des murs lorsque la censure – et l’incommensurable bêtise qui est son corollaire – s’en mêlent.
29.FluctuateffaceQue faire face à un tel saccage, sinon ressortir la bombe et les couleurs ?

On notera ci-dessous ce piquant repentir à l’endroit d’un homme politique prêt à lancer ses légions d’insoumis à l’assaut des hérauts corrompus de la Ve République, quand bien même eût-il porté le toast avec des individus aussi peu recommandables que ses « frères en maçonnerie » Charles Pasqua et Serge Dassault.

Je confesse une tendresse particulière pour ce WRUNG vrombissant, et pour cet MY AMAZING LIFE rappelant la vie tourmentée de Jules Bénuchot.

L’eau continua à passer sous les ponts du canal Saint-Martin. D’autres artistes prirent le relais. Une mystérieuse vierge rouge abrita quelque temps un théâtre de marionnettes de mineurs armés de pioches.

Parfois, le mur s’énerve. Si le passant n’est pas content, on ne le retient pas.

Parfois, il se fait étrangement zen. Tel ce 9 septembre 2016, où l’artiste performeuse et danseuse Butô Laura Oriol entreprit de peindre au pinceau un grand cercle blanc, qui ne survivra pas assez longtemps pour que nous ayons le temps de l’immortaliser.

Parfois, un œil perce le mur, nous faisant regretter de ne pas nous être trouvé là au moment omega.

Parfois, une araignée investit le mur.

Parfois, une petite souris se plante au bord du canal. (Mais pourquoi avoir stupidement oublié de photographier l’ensemble de la fresque ce jour-là ?)

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, le mur est plus lugubre qu’un faire-part de deuil.

Le matin du 14 mars 2017, branle-bas de combat ! Quatre hardis flibustiers de la bombe prennent position.

À 17 heures, l’affaire était pliée. Je retrouve les quatre artistes.

Le coin gauche du mur attire mon attention. Ce Zorro masqué qu’on dirait sorti d’un manga, et si c’était… l’esprit Bénuchot ? J’explique à l’artiste, Keyser, qu’un certain Jules Bénuchot, personnage de fiction familier des lieux, arraché prématurément à sa destinée romanesque, pourrait bien revenir hanter les lieux un jour prochain, lors d’un happening géant. La chose l’amuse. Nous nous quittons amis, en promettant, qui sait, de nous retrouver ici…

 

 

 

 

 

 

 

Mais le Zorro nippon ne restera pas longtemps en place… Du 29 au 31 mars, l’artiste Da Cruz, en service commandé pour la firme Diesel, repeint le mur dans son intégralité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MAKE LOVE NOT WALLS n’est autre que le nouveau slogan du fabricant de fringues Diesel (inspiré par l’arrivée au pouvoir de Donald Trump), qui « privatisera » jusqu’au 2 avril une partie de la pointe Poulmarch, avec forces barrières et vigiles postés là toute la nuit… Ce qui amènera le RAP (Résistance à l’agression publicitaire) à signaler cette infraction (toute publicité étant interdite dans cette zone) à la maire de Paris.

« Monsieur, vous ne pouvez pas passer… »
« C’est écrit dans le contrat, voyez… Propriété privée. »

 

Mia et Maïa, touristes hollandaises, 1er avril 2017

Quelques jours plus tard, surprise : la fresque a disparu (récupérée par la firme Diesel), laissant apparaître, sur le côté gauche, quelques repentirs de l’esprit bénuchot…

24 mai 2017

Le 31 mai au soir, trois limousines noires déposent sept filles en robe de soirée devant le mur fraîchement repeint en orange. (Scène non immortalisée pour cause de batterie déchargée !) Des hordes de fans mitraillent les héroïnes, protégées par des vigiles, de la série Orange Is The Next Blackqui se déroule dans une prison, et dont la 5e saison démarre sur Netflix.

 

 

 

 

 

Et voilà comment le mur Poulmarch, prenant les couleurs de Gantanamo, est devenu en juin 2017 un « wall », doublé d’un wall digital où il est possible de s’immortaliser pour entrer dans la légende des « filles de Litchfield ».

Le 9 juin, le RAP (Résistance à l’agression publicitaire) passait de nouveau à l’attaque et repeignait le mur.

Qui retrouvait sa (très provisoire) virginité.

Premières pousses de véganisme à la pointe Poulmarch


Dessin de Berthet One

4 juillet 2017. Une marque de thés glacés s’est installée sur la place. Il fait trop chaud pour peindre, les dégustations sont bienvenues, les enfants repartent avec un ballon.

Six jours plus tard, ô magie bénuchote, j’ai rendez-vous Chez Prune avec une mystérieuse Émilie H.

Émilie H. vit dans une grande ville du sud de la Loire, elle a adoré L’esprit Bénuchot. De passage à Paname, elle souhaite me rencontrer. Première fois en vingt-cinq ans d’écriture (et presque autant de bouquins) qu’un tel petit miracle m’arrive ! Nous causons, causons. De tout, sauf de Bénuchot, ou presque. Impression de retrouver une vieille copine perdue de vue. L’esprit bénuchot, vous dis-je !
Je lui présente le fameux mur, où nous retrouvons François, qui lit tous les jours sur le banc de la place, et que je n’avais encore, inexplicablement, jamais rencontré. Puis nous errons de l’autre côté du canal, quai de Jemmapes. Sur les terres de Jules…

Kits et Oriol, Catalans de Paris

Aux premiers jours de septembre, le slogan C’est du sale ! se fait prophétique, avec l’apparition d’une publicité pour la Seat Arona. Slogans calamiteux, laideur des motifs : les mercenaires sont de retour !

À suivre…


À lire dans cette rubrique :

Le canal Saint-Martin fait sa mue (janvier-mars 2016)

Autres documents irréfutables :