De la Grosse bouteille aux Cent kilos (11e)

Dans les années 90, quand j’étais postier rue Bréguet, il m’arrivait de louper l’arrêt Bréguet-Sabin et de descendre à la station de métro suivante, Richard-Lenoir. Pour rejoindre la rue du Chemin-Vert, je passais alors par la rue Moufle, d’où l’on apercevait, derrière des immeubles, les flèches de l’église Saint-Ambroise, boulevard Voltaire.

 

 

 

 

 

 

….Rue Moufle ! Petite rue tranquille sans charme particulier, n’était ce nom délicieux, qu’il me plaisait de rebaptiser rue Pantoufle, rue Passe-Montagne, rue Mitaines, rue Cagoule, ignorant qu’elle devait son nom à un certain Nicolas-François Moufle, propriétaire du terrain et maire d’arrondissement de 1827 à 1830.

2012
1980

….Avec cet étrange café, à l’angle du boulevard Richard-Lenoir : la Grosse bouteille, surmontée depuis les années 50 par son totem publicitaire pour Picon, délavé, rafistolé, et finalement repeint en rouge !

1969, Photo Robert Doisneau
1961. Photo Robert Doisneau

….Mes bistrots de prédilection étaient alors rue Bréguet, rue Popincourt, rue de la Roquette et, à l’angle de la rue de la Folie-Méricourt et de la rue Saint-Ambroise, ce café au nom étrange : Les Cent kilos.

….Fondé au début du XXe siècle, le Club des cent kilos est une société amicale et sportive, fondée par un certain Raffanel, tenancier de l’estaminet. Pour y être admis, un seul impératif : peser plus de cent kilos. Le plus lourd, un certain Niel, affichait 364 livres sur la balance.

Mais quel est donc le poids total de cette assemblée ?


….Parmi ses illustres membres, Henri Béraud, écrivain dreyfusard passé de l’extrême gauche à l’extrême droite antisémite, et du Canard enchaîné à Gringoire, qui alla jusqu’à poser la question : « Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ? » et fut condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi en 1945, avant d’être grâcié par de Gaulle.

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Henri Béraud obtint le prix Goncourt 1922 pour ses deux romans (cas unique dans les annales du Goncourt) Le Vitriol de lune, paru l’année précédente et Le Martyr de l’obèse, adapté à l’écran par Pierre Chenal, dans lequel il ne tarissait pas d’éloges sur le « petit café des Bons Gros ».
 

 

 

 

 

 

 

 


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Le club se réunissait dans le café. On festoyait. On ripaillait. On s’envoyait des litrons de petit-Jésus-en-culottes-de-velours. Loin des affres du cholestérol, du diabète et des maladies cardio-vasculaires.
….Un siècle plus tard, le club des Cent kilos n’est plus qu’un souvenir.
….Le café, non. Manque à l’appel son propriétaire, Romain Feuillade, 31 ans, assassiné à la terrasse de La Belle Équipe en cette atroce soirée du 15 novembre 2015.

….Quant à la Grosse Bouteille, son sort est scellé, pour de toutes autres raisons…
….En 2014, la mairie de Paris, désireuse de créer un espace vert dans un arrondissement qui en manque cruellement, mit en chantier le projet de Jardin Truillot, nécessitant la destruction des immeubles compris entre le boulevard Richard-Lenoir et le boulevard Voltaire.

Ce qui fut dit fut fait.

Côté Moufle
Côté Voltaire

….Du côté de la Grosse bouteille, rue Moufle, plus besoin de périscope pour voir le dôme des Cent kilos. Abolies, les distances ; le cadastre de l’arpenteur et le cadastre digestif ne font plus qu’un…


 

 

 

 

 

Puis la nature reprit ses droits.

Juin 2016

….Jusqu’à l’automne 2016, où fut organisé, quelques mois durant, un espace éphémère, baptisé Friche Richard-Lenoir, où l’on pouvait se reposer, jouer à la pétanque, danser, boire, manger – le navrant « fooding » dans le novlangue insupportable des agences de com’ de Boboland-sur-Thune  –, et même… faire réparer gratuitement son vélo.

Les réparateurs de bicyclettes du boulevard Richard-Lenoir

20 août 2017. C’est le démarrage des grands travaux !

….Tout doit disparaître !
….Même la Grosse bouteille prise en photo par Robert Doisneau ?
….Consulté, le garçon de café n’est guère optimiste. « Ça s’décide là-haut ! Et puis, moi, de toute façon, j’suis pas le patron… »

….Mais cette destruction n’est pas du goût de tout le monde. À l’initiative de quatre architectes urbanistes estimant que le jardin Truillot ne nécessite pas un tel massacre, une pétition est lancée. Les associations du quartier se mobilisent : il faut sauver la Grosse bouteille !

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….Seront-elles entendues ? La Mairie de Paris promet que le totem de la grosse bouteille ne sera pas détruit : on lui trouvera une petite place dans le jardin Truillot, du côté du mur de street-art…

….Avant de quitter le quartier et d’abandonner la grosse bibine à son sort, salut à Ahmed Merabet, l’un des morts du massacre de Charlie-Hebdo, immortalisé sur une armoire à feu EDF du boulevard Richard-Lenoir, et qui, lui, tout comme Romain Feuillade, le patron des Cent kilos, et tant d’autres, ne reviendra pas.

Romain Feuillade, assassiné le 15 novembre 2015 à la terrasse de La Belle Équipe
Ahmed Merabet, policier assassiné le 7 janvier 2015, dessiné par l’artiste C15

….8 novembre 2017. Les travaux ont commencé. La Grosse bouteille est fermée. Définitivement, semble-t-il. Je prends quelques photos de l’intérieur du bar.

….Une passante me hèle :
….– Vous savez pourquoi la Grosse bouteille est fermée, monsieur ?
….La dame habite le quartier mais ignore à peu près tout de ce que vous venez de lire. Je la renseigne. Nous causons, dans un pur esprit bénuchot.

….Et la voilà m’expliquant qu’elle aussi est une maniaque des carnets. Dans lesquels elle dessine. Et que je n’ai bizarrement pas photographiés. Échange de contacts. La dame s’appelle Hélène. L’esprit bénuchot a de beaux jours devant lui, non ?

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